Pierre Penel, résistant et maquisard.

Pierre Penel

 

J’ai publié le texte qui suit dans la revue L’Araire, qui traite de l’histoire et du patrimoine du Pays lyonnais (où se trouve la commune où habitait Pierre Penel). Ayant cultivé, comme tous mes proches, le souvenir de Pierre, ou plutôt : ayant été élevé dans son souvenir par ma mère Yvonne, sa soeur, j’ai donc trouvé un jour, plus de soixante ans après sa disparition, des pages pour recueillir son souvenir dans cette revue locale. Auparavant, ma mère avait édité pour ses proches une brochure destinée à fixer son souvenir chez les plus jeunes des descendants de la famille.
Dans le culte familial, « tonton Pierre » (je l’ai connu brièvement, si brièvement que je n’en ai point conservé d’image en mémoire, parce que peut-être le rappel incessant dans ma prime enfance de Pierre, joint à sa photo qu’on nous montrait quotidiennement, a pu effacer l’image vivante que nous pouvions en avoir) était un héros. Depuis toujours, son arrestation, ses interrogatoires, son transport vers Buchenwald (que la maman prononçait ‘Bukènoualde’), sa mort sans soins dans un froid terrible nous étaient expliqués et commentés dans les larmes.

Et si on arrêtait ?

Et si on arrêtait…
Le peuple d’Israël, symbole de l’humanité catholique.
Dans la Passion du Christ, résumée à l’intention du commun, les bourreaux sont de fait les juifs. Certes, Ponce Pilate se lave les mains, mais les juifs, foule indifférenciée qui clame une seule chose, dit que le sang de ce juste retombera sur la tête de ses enfants jusqu’à je ne sais plus quelle génération. Donc si le sang de ce juste tombe aujourd’hui encore sur les descendants de ces juifs, ce n’est que justice, et si à l’Office de Pâques, nous prions (dans mon enfance encore) pour la conversion de ces malheureux obstinés dans l’erreur de ne pas avoir reconnu le vrai Messie, c’est pure bonté d’âme, dont ils devraient nous être reconnaissants.

Et si on arrêtait…

Guerre

Guerre.

 

Je ne sais alors jamais de quelle guerre il s’agit. Les gens disent : pendant la guerre… Mais il s’agit, pour les débuts de ma vie du moins, aussi bien de la vraie, la guerre de quatorze (qu’on n’appelle pas encore la Grande Guerre), que de celle qui s’achève et bientôt est achevée, cette guerre de 1940, que dans les conversations on prolonge jusqu’à 1945, en employant le syntagme « pendant la guerre » pour évoquer la souffrance des restrictions de tout genre, alimentaires, morales, politiques, sociales et économiques. De sorte que cette locution évoque pour nous, bébés et bambins, plus une période grise et apeurée qu’un arrière-plan de luttes et de combats.

 

Souffrances et bombardements.

 

Je pense aujourd’hui que tout-petit alors, né en février 1942, j’enregistre certes ce qui m’entoure, bruits, gens et mouvements, d’autant plus que nous vivons dans la grande ville de Lyon, proche de la ligne de démarcation entre deux zones (zone occupée et zone libre, envahie en 1942), lieu de luttes et de combats, de douleurs et d’affrontements, mais aussi que je grave durablement ce que ma perception vive mais non durable dans la conscience, comme toutes les perceptions de la petite enfance, n’aurait pas retenue si paroles, rappels, récits et larmes n’avaient pas regravé pour toujours dans mon souvenir et dans mon être même ces folies, ces fracas et ces flammes.

 

Les souvenirs de bombardements. J’ai deux ans, et ne sais encore guère marcher. Nous savons tous qu’apprendre à marcher, c’est apprendre à fuir, à se tirer d’un danger mortel. Les sirènes hurlent, à vingt mètres de nos fenêtres, sur le toit de l’école de la rue Tronchet, ma mère, affolée, supplie mon père de descendre dans la rue et de courir, il hésite, hausse les épaules et nous emmène, mon frère et moi, dans une poussette ou dans ses bras, je ne sais plus, tous les gens courent vers le Parc de la Tête-d’Or proche, tous se couchent dans des tranchées creusées profondément au pied des vieux platanes qui forment un mail à droite du parc à biches, et les bruits terrifiants résonnent dans le ciel. Je les entends encore en moi.

 

Les projecteurs de la DCA ou les flammes des immeubles bombardés et incendiés, je ne sais plus, illuminent le ciel d’instant en instant. Des années durant, jusqu’à l’adolescence, je crois voir à travers les stores, la nuit, des lueurs rouges, et j’espère que les maisons avoisinantes et la mienne propre, toutes regroupées autour des bâtiments plus bas construits dans une ancienne cour ménagée au sein des immeubles bourgeois qui l’entourent, ne vont pas prendre feu et s’écrouler, et je ne peux pas dormir.

 

Nous allons croiser un groupe de soldats aux uniformes vert-de-gris et aux bottes vert foncé, et la maman nous fait passer sur l’autre trottoir. Ce sont des Allemands, qui veulent tuer les Français. A l’école, nous jouons à ces jeux qui opposent toujours deux équipes adverses, qui sont en ces temps les gendarmes et les voleurs, les cow-boys et les Indiens, déjà plus « littéraires », et les Français et les Allemands, d’actualité cette fois. Un beau jour, je me rends compte, à je ne sais quelle occasion, qu’il existe aussi des dames allemandes, mamans, sœurs et filles, et que ces gens ne sont donc pas uniquement ces soldats destructeurs qui nous veulent du mal. S’il y a des mamans, elles doivent adoucir leur méchanceté.

 

Photos.

 

Larmes de ma maman à propos de son frère résistant et déporté, qui ne reviendra plus, petites chroniques du quartier – le poissonnier du cours Vitton qui aidait la Résistance, les commerçants, petites gens, voisins, qui ont fourni leur discrète contribution à la victoire -, toute une vie qui tend vers la libération de la disette et de l’oppression, je le ressens à chaque minute, à chaque heure, des mois durant.

 

Plus tard, j’ai huit ou neuf ans, les retours de l’école sont longs et flâneurs, surtout à la fin du premier trimestre, où l’obscurité vient vers cinq heures du soir. Les enfants traînent leurs affaires scolaires à bout de bras et vont de vitrine en vitrine, regardant ce qui y est éclairé. Il y a, sur le cours Morand, des éventaires de journaux pour Italiens, en particulier le « Corriere della Sera », dont la couverture est toujours un chef-d’œuvre de dessinateur spécialisé en catastrophes, accidents, incendies, tremblements de terre, un paquebot illuminé qui sombre dans des vagues énormes, au premier plan une femme échevelée aux yeux exorbités, wagons déraillant qui dégringolent le long d’un talus, immeubles en feu où chaque baie crache parents et bébés qui sautent dans le vide.

 

A proximité de cet éventaire, un soir, une exposition sur la libération d’un camp de concentration, dont tous les détenus sont morts. Aux panneaux sont épinglées des photographies en grand format, dont bon nombre représentent des charniers et des cadavres nus terriblement maigres. Je n’ai jamais vu de mort, à part dans l’ossuaire des victimes mitraillées sur la plaine des Brotteaux en 1793, que nous sommes allés voir en visite organisée pour les louveteaux, dans la crypte de la chapelle de la rue Créqui ; ces crânes et tibias amoncelés sont impressionnants, mais très éloignés de toute forme de corps, et pour nous, enfants, ce ne sont pas des morts, mais des squelettes. Maintenant, devant ces photographies, j’imagine que tous les morts ont cet aspect grimaçant, la tête glabre, les membres minces comme des baguettes, les côtes et les hanches saillant sous la peau blême, les yeux invisibles au fond des orbites, la bouche béante. Il y a même des noms sous certains d’entre eux : je vois un Général, et je m’étonne qu’un homme qui devrait porter un uniforme prestigieux en soit réduit à cette dépouille informe.

 

Je découvre un aspect de la guerre qui n’est pas la guerre. Jamais encore je n’ai vu de combats, ni photographiés, ni filmés, mais je crois savoir à quoi ils ressemblent ; j’ai entendu et entrevu des destructions aveugles venant du ciel ; j’ai parcouru à la Guillotière des rues bordées de maisons bombardées, façades sans fenêtres tournant vers le ciel leur douleur muette ; je me suis trouvé des heures durant devant les boutiques dans des files de gens affamés, au bord de l’émeute ; j’ai vu des Allemands bottés dans la rue ; j’ai vu mon père allumer la radio, faire pivoter la grande aiguille sur son axe central vers des stations inaudibles ou brouillées par la contre-propagande ; j’ai même entendu un bref passage de jappements enragés : c’était Iclère, le fureur, un homme redoutable qui était la cause de nos malheurs. Il y a aussi, désormais, ces êtres blêmes, entassés comme ces bûches que l’on voit en stères au bord des chemins forestiers. A mes yeux, la guerre devient autre chose que cette guerre au bord de laquelle j’ai vécu : un phénomène bizarre, incompréhensible et monstrueux, dont le monde qui m’environne ne m’avait pas parlé, où les généraux fiers et chamarrés eux-mêmes deviennent ces objets blanchâtres qu’il n’aurait jamais fallu regarder, fût-ce une fraction de seconde.