piaillée 5

Dans cette piaillée s’affrontent deux conceptions du 8 décembre, fête lyonnaise qui s’est étendue à toute la région. A l’origine fête religieuse, ce qu’explique ici – une fois n’est pas coutume – le Glaude, elle a pris des dimensions artistiques et touristiques importantes. La dénomination ancienne, à laquelle tient la Louise, est « les Illuminations », tandis que son voisin rejoint sans réfléchir la dénomination actuelle de « Fête des Lumières ».

 

On observera deux termes régionaux un peu oubliés, « furignons » (soupiraux) et « cafurons » (lucarnes), pittoresques du fait de leur assonance de radical en « fur ». La locution prépositive « tant que » (= jusqu’à), reliant ici ces deux mots, est fréquente en francoprovençal, parallèlement à « jusque ». On trouve en français populaire la combinaison des deux dans la locution conjonctive « jusqu’à tant que ».

 

« A châ iena » (une par une) comporte la locution distributive ‘à châ’, que l’on retrouve en français dans le mot ‘chacun’ ou encore ‘chaque’ (qui est issu de ‘chacun’. En français régional, on peut employer « à cha un » (= un par un), « à cha deux », « à cha peu » (= peu à peu), même si cette manière de parler tend à disparaître.

 

 

 

 

La cinquiema piailla francoprovinçala

 

Ier ou sè, la Louise, ma visina, metâve de liumignons de pertot, dous furignons tant qu’ous cafurons. « Madame Louise, vos preparâ la féta de le Liumires ? » Oh, j’arin iu meillou tin de me quési… « Grand gognan, te ne sâs pâ qu’o é les Illuminations ? I fétont la Sainti Viergi, et pâ le Liumires ! Et celous que n’ou sant pâ, i se réjoyèssont étot de vère totes celes pitites farasses, coma si o ére liou féta, de San-Etiève à Bregan et de Couandri à Tornu, pâ vrai ? Chôma don avoué ta féta de le Liumires ! »

 

Cetu coup, j’éro fran picassi ! Et je li raconti tota l’histoire, coma à in’ étrangiri. « Acotâ-me, Madame Louise. O é in sculpteûr, Fabisch, qu’ayet fat cela Viergi dorâ que se tint pica-plante sur la tor de la villi elisi de Forvire. In 1852, i voliant l’inaugurâ lo 8 setimbro, mais la Sôna n’ére pâ d’accôrd ! O i ut in’égajo, et i furont oubligi d’attindre lo 8 decimbro. Celu jor-qui, o i ut ina radâ de tous lous diablos, mais … mirâquio : lo Bon Diu fut le plus fôrt, et i la montiront fran la cima su l’elisi de Forvire, à brusin-nè, lo jor mémo de l’Immaculâ Conception ».

 

Le se couit, et nos allumirons tous dous le bougies à châ iena.

 

A LA SEMANA QUE VINT

 

Lo Glaudo

La causette francoprovençale.

 

Hier soir, ma voisine, la Louise, mettait des lumignons partout, des soupiraux aux lucarnes du grenier. « Madame Louise, vous préparez la fête des Lumières ? » Oh, j’aurais mieux fait de me taire… « Grand benêt, tu ne sais pas que ce sont les Illuminations ? On fête la Sainte Vierge, et pas les Lumières ! Et ceux qui l’ignorent se réjouissent aussi de voir toutes ces petites flammes, comme si c’était leur propre fête, de Saint-Etienne à Bourgoin et de Condrieu à Tournus, pas vrai ? Arrête avec ta fête des Lumières ! »

 

Cette fois, j’étais vraiment froissé ! Et je lui racontai toute l’histoire, comme à une étrangère. « Ecoutez-moi, Madame Louise. C’est un sculpteur, Fabisch, qui avait fait cette Vierge dorée qui se tient toute droite sur la tour de la vieille église de Fourvière. En 1852, on voulait l’inaugurer le 8 septembre, mais la Saône n’était pas d’accord ! Il y eut une crue, et on fut obligé d’attendre le 8 décembre. Même ce jour-là, il y eut une averse de tous les diables, mais… miracle : le Bon Dieu fut le plus fort, et on la monta tout en haut de l’église de Fourvière, dans la soirée, le jour même de l’Immaculée Conception. »

 

Elle se calma, et nous allumâmes tous deux les bougies, une par une.

 

A LA SEMAINE PROCHAINE

 

Le Glaude

 

piaillée 4

Voici une nouvelle citation francoprovençale, venant de Bresse. Dans la partie sud de la Bresse, comme dans le Bugey, le Nord de l’Isère et une partie de la Savoie, le phonème de base, dz- / ts-, déjà évoqué (3e piaillée) à propos du Roannais, a évolué en zh- / sh-, soit une vibrante dentale rapprochée généralement du th– doux et dur de l’anglais.

On remarquera l’adjectif possessif de la 4e personne terminé en –on (= notre), qui caractérise en règle générale le francoprovençal, de même que celui de la 5e personne, « continuant » le –on de mon / ton / son. Ici, on voit neutron, qui est à la 5e personne veutron.

 

La Saint Martin, célébrée le 11 novembre, était le jour où les ouvriers agricoles étaient embauchés pour la saison. Nous voyons ici les locutions courantes, ‘s’afromâ’ (à rattacher à ferma, la ferme), et ‘être a métro’ (littéralement ‘être à maître’).

 

Pour la chanson bressane, voir http://litterature01.chez-alice.fr/Chansons-pop-pat/Chanson-Martin.html

 

 

 

 

La quatriema piailla francoprovinçala

 

« Vetia la San-Martin qu’approuçe, neutron vôlè va s’en allô. Se nou perdin neutron vôlè, nous perdrin tout, nous farin mauvais ménazhou, ma pi vous ». O ère ma visina, la Louise, que couivâve sa cadetta. Quand le chante, sa voué creusse coma in macariau, mais n’allâ pâ rin li zou dére !…

« O Madame Louise, vo chantâ la San-Martin de Breusse, quand lous vâlets veniant à la mié novimbro su la placi dou marchi pe s’afromâ ? I réstâvon ina sèson à métro, et aprés celu tin, i nin cherchâvont ion de noviau.

« O-v é certes quien, mon Glaudo ! ». J’éro fier coma in piou su la téta d’in évèquo. « Je me soveno de celous que veniant de la Yauta-Lèri, i lous apelâvont « lous Blancs ». Mais ioure, avoué le machines agricoles… » Le se meti à brogi. Je m’innoyâvo in pou, et j’avanci à barjacâ :

 

« – Madame Louise, vos que sâdes tant de chouses, pouédes-vos me dére perque don qu’i diont qu’o faut toujor rassurâ lous marchis ? Que me, quand je vindo lous cabrions de ma bela-suèr ou marchi de Genâ, je trimblo toujor de ne pâ liquidâ la marchandi et de me fére brure. I é-tè la méma ?

 

« – Mon pouro Glaudo, te ne comprins rin à le finances ! Je te dérè tot…

 

LA SEMANA QUE VINT !

 

lo Glaudo

 

La quatrième piaillée francoprovençale

 

« Voici la Saint-Martin qui approche, notre valet va s’en aller. Si nous perdons notre valet, nous perdrons tout, nous ferons mauvais ménage, moi et vous ». C’était ma voisine, la Louise, qui balayait son trottoir. Quand elle chante, sa voix grince comme un geai, mais gardez-vous de le lui dire !…

« O Madame Louise, vous chantez la Saint-Martin de Bresse*, quand les valets venaient à la mi novembre sur la place du marché pour se louer ? Ils restaient engagés un an, et au bout de ce temps, ils cherchaient à nouveau un maître.

« C’est tout à fait cela, mon Glaude ! » J’étais fier comme un pou sur la tête d’un évêque. « Je me souviens de ceux qui venaient de la Haute-Loire, on les appelait « les Blancs ». Mais à présent, avec les machines agricoles… » Elle se mit à rêvasser. Je m’ennuyais un peu, et je continuai à bavarder :

 

« – Madame Louise, vous qui savez tant de choses, pouvez-vous me dire pourquoi on dit qu’il faut toujours rassurer les marchés ? Moi, par exemple, quand je vends les cabrions de ma belle-sœur au marché de Genas, je crains toujours de ne pas liquider la marchandise et de me faire disputer. Est-ce la même chose ?

 

« – Mon pauvre Glaude, tu ne comprends rien aux finances ! Je te dirai tout…

 

la semaine prochaine !

 

le Glaude

piaillée 3

Note : Dans cette troisième piaillée, on remarque que le jeune Glaude reprend à son compte ce qui est dit par certains à la télévision, concernant le « trou » de la sécurité sociale, sans chercher à savoir s’il est causé par les seuls petits profiteurs. Sa voisine le distrait de ses clichés en annonçant une anecdote, qui créera une attente chez les lecteurs.

 

Une occasion d’énumérer les activités anciennes concernant la culture des céréales, très présente aujourd’hui encore dans les souvenirs et le vocabulaire. En outre, les linguistes noteront au passage la spécificité du francoprovençal au milieu des langues romanes, que représente la forme « maniérée » du latin popularisée, à ce que disent les historiens de la langue, par l’enseignement du latin classique à Lugdunum (Lyon). Il s’agit de la forme particulière des verbes inchoatifs (= indiquant le début d’une action), comportant en règle générale le suffixe –isco, alors qu’en francoprovençal, le suffixe est –esco.

 

Pour illustrer ce fait, prenons la forme je finéssesso, la Louise dans ce dialogue. Elle est composée de trois monèmes : la racine fin- , le suffixe –éss– (issu de esc-, voir ci-dessus), et –esso, première personne du subjontif imparfait, couramment employé dans la région. Pour bien mettre cela en lumière, risquons le barbarisme je *finissasse.

 

Ainsi, les verbe en –ir du deuxième groupe contiennent en francoprovençal (à la différence des autres langues issues du latin) la trace de ce suffixe esc-. Ainsi, j’agesso, issu de *agesco (j’agis étant issu de *agisco), je muresso (je meurs), dont l’infinitif est en général murètre, formation à partir de l’infinitif * murescere.

 

 

 

La trèsiema piailla francoprovinçala

 

In barbelant avoué la Louise, je li désien que la télé racontâve à propous dou trou de la Sécu qu’o n’i a que se diont malados, mais se fant payi sin zou affanâ, acuchi vé chi se, que d’autros laboront, senont, erpeyont, seyont et écoyont sin mémo gotâ ous pâtis de batteuse, que celous profiteûrs venont quâsi liou tiri dou bet.

 

« Ne t’in fa don pâ ! O i a toujor iu de paressous et de manoures. Acota plutout in’ histoire vraie ! Te connus : Secret de la Liauda, que tot lo mondo sat », coma le gins zou désiant dins lo timps ?

 

« Madame Louise, vos allâ certes vito m’expliquâ lo résto ! » Et je possâvo quâsi mon poujo come in mami que va ou liet.

 

« O ére à Guernoblo – et celu secret, te sâs, o-v ére in pet. » « – In pet ? Vo voli dire in vint ? O, vos qu’étes ina persona respectâbla… » – « T’âs bien comprès ! Te sâs, quand te n’âs pâs pro fat couére te fiajoles… » – « Oua, mais in vint, o se sint, qu’in secret n’a pâs d’odeûr ! », que je fésien. « Téta de camou, si te me copes toujors la chiqua, coma don vous-tu que je finéssesso ? » Je compregni qu’o ére mé qu’in corant d’air, et qu’o fallet prindre patienci. Et fétes nin de mémo tant qu’à

 

LA SEMANA QUE VINT !

 

lo Glaudo

 

La causette francoprovençale

 

En devisant avec la Louise, je lui disais que la télé racontait à propos du trou de la Sécu que certains se disent malades, mais se font payer sans le mériter, affalés chez eux, tandis que d’autres labourent, sèment, hersent, fauchent et battent sans même goûter aux pâtés de batteuse, que ces profiteurs viennent presque leur ôter du bec.

 

« Ne t’en fais donc pas ! Il y a toujours eu des paresseux et des travailleurs. Ecoute plutôt une histoire vraie ! Tu connais « Secret de la Claudia, que tout le monde sait », comme les gens disaient dans le temps ?

 

« Madame Louise, vous allez sûrement vite m’expliquer le reste ! » Et je tétais presque mon pouce, comme un gamin qui va au lit.

 

« C’était à Grenoble – et le secret de la Claudia, tu sais, c’était un pet. » « – Un pet ? Vous voulez dire un vent ? Qh, vous qui êtes une personne respectable… » « -Tu as bien compris ! Tu sais, quand tu n’as pas fait assez cuire tes haricots… » – « Oui, mais un vent, ça se sent, tandis qu’un secret n’a pas d’odeur ! », dis-je. « Tête de mule, si tu me coupes toujours la chique, comment veux-tu que je finisse ? » Je compris que c’était plus qu’un courant d’air, et qu’il fallait prendre patience. Et faites de même jusqu’à

 

la semaine prochaine !

 

 

le Glaude

 

piailla 2

Note : dans cette seconde Piaillée, on pourra observer une variété locale de francoprovençal, celle de la région de Roanne, plus précisément du village de Coutouvre, d’où était originaire Louis Mercier[1]. Cette variété locale entre en ligne de compte dans le francoprovençal « moyen » que j’adopte pour les piaillées (voir le texte « Présentation des piaillées francoprovençales).

 

Cette belle variété de francoprovençal, représentative des patois beaujolais, mâconnais et bressans septentrionaux, comporte les sons notés dz et ts, qui sont, d’après les études faites sur la diachronie de la langue, des consonantismes originels du francoprovençal, qui ont évolué de diverses manières selon les lieux, et que nous pourrons observer dans les « citations » des piaillées de la suite. Une autre caractéristique en est l’absence des voyelles finales atones, que l’on trouve en règle générale en francoprovençal. Là où Louis Mercier écrit tsouse, le sud du Beaujolais, plus conservateur, dit tsousa (= chose)

 

 

La deuziema piailla francoprovinçala

 

La Louise se revorge lo cassot su la crisa de l’uro. L’a decarruchi in conto onque in cayon ayet bailli la solution financiri. In payisan l’ayet achitâ à la fèri, et vetia-te pâ qu’a chiâve de pognon tant et pro. Fran coma la B.C.E. : a ne donâve de liârds qu’ous ins, mais pâ ous autros… :

 

I avant dédza ramassieu quoque tsouse queume cint-vant frincs, quind, le matan dé dzor de l’in, le père Baraudi se mettit à crieu : « – Ah ! sole animau ! é s’a pos dzanno pé ses étrannes. É n’a fait que dix sos, c’tu matan. » La mère Baraudi examénit la pièce, et se mettit éteu à timpéto. « Ah ! le mandran ! » Dé cop, i commincéront à regardo lu cotson de trava. Ah ! si é ne s’y remetteut pos le lèdemain…

 

Per savè la suiti, achitâ don lous Contos de Jean-Pierre, de Louis Mercier, in patois de Rouanna. In piaillant, je dio à ma visina. « A propous de chiffros, Madame Louise, ayis-vo vu que la semana passâ, o é lo 11 novimbro 2011 ? – Et alors ? – O fa na sacrée ranchi de ions ! sié d’in coup, quina combinaison ! – Grand bardaviau, ne m’innoyi don pâ avoué te gognandises… ». Ben ouatt ! si vo trovâ na parilli combinaison dins noutron sièclo, ecreyi-m’ou à L’Essor, avant

 

LA SEMANA QUE VINT !

 

lo Glaudo

 

La seconde piaillée francoprovençale

 

La Louise se creuse la tête sur la crise de l’euro. Elle a dégoté un conte où un cochon avait donné la solution financière. Un paysan l’avait acheté à la foire, et voici qu’il ch… de l’argent tant et plus. Tout comme la B.C.E. : il ne donnait de sous qu’aux uns et pas aux autres… :

 

Ils avaient déjà ramassé quelque chose comme cent vingt francs quand, le matin du jour de l’an, le père Baraudier se mit à crier : « – Ah ! sale animal ! il ne s’est pas gêné pour ses étrennes. Il n’a fait que dix sous ce matin. » La mère Baraudier examina la pièce et se mit aussi à tempêter. « Ah ! le Mandrin ! » Du coup, ils commencèrent à regarder leur cochon de travers. Ah ! s’il ne s’y remettait pas le lendemain…

 

Pour savoir la suite, achetez donc les Contes de Jean-Pierre de Louis Mercier, en patois de Roanne. En bavardant, je dis à ma voisine : « A propos de chiffres, Madame Louise, avez-vous vu que la semaine passée, c’était le 11 novembre 2011 ? – Et alors ? – Ça fait une sacrée série de uns ! six d’un coup, quelle combinaison ! – Grand benêt, ne m’ennuie donc pas avec tes bêtises… » Quand même ! si vous trouvez une pareille combinaison dans notre siècle, écrivez-le moi à L’Essor, avant

 

LA SEMAINE PROCHAINE !

 

le Glaude

[1] A Coutouvre, un remarquable mur peint rend hommage à plusieurs personnalités historiques du village. Louis Mercier y figure en bonne place, et le passant s’en réjouit. Il est représenté écrivant, ce qui est juste, car il fut journaliste et poète réputé. Mais il y manque sa contribution culturelle la plus connue aujourd’hui, celle d’avoir écrit « Les Contes de Jean-Pierre », racontés et retransmis dans tous les patois de la région – et même en français – depuis leur parution en 1907, puis en 1928. Louis Mercier s’y révèle comme un des conteurs francoprovençaux les plus intéressants du XXe siècle. D’ailleurs, une édition de ses contes, sous l’égide de la Région Rhône-Alpes, vient de paraître aux éditions EMCC de Lyon (N°ISBN : 978-2-35740-116-7).

 

N’en faisons pas grief aux réalisateurs de ce mur peint, belle création artistique de la commune ! Si une mention de ses contes francoprovençaux pouvait être adjointe à cette fresque, le rôle culturel de Louis Mercier en serait couronné.