piaillée 55

Le fameux calendrier des Mayas du Mexique semblait prévoir la fin du monde pour le 21 du mois, ce qui faisait vendre du papier aux journaux et donnait de l’audimat aux médias. Le Glaude, toujours « branché » sur la télé, est sensible à ces bruits, mais heureusement, sa voisine est là pour le rassurer.

 

On peut noter dans leur dialogue une différence entre le francoprovençal et le français qui intrigue et amuse toutes les générations : « serpint » (serpent) est féminin, alors que « vipéro » (vipère) est masculin (ce qui fait que le fameux monstre du Loch Ness est une dame – et pourquoi pas ?). Il en va de même pour « la livra » ou « la liura » (« la lièvre » des chasseurs du pays).

 

On notera aussi que « fantouma », qui en fait est plus un mannequin ou un épouvantail qu’un revenant, est également féminin. Cela dit, la grand-mère du Glaude lui disait, en plaisantant à demi : « O, je ne volo pâ descindre à la cava, j’è pou, o i a certes ina fantouma lè ! (« Oh, je ne veux pas descendre à la cave, j’ai peur, il y a sûrement un fantôme ! »)

 

Mais il est possible que ce féminin soit dû à la désinence –a du mot d’origine (« phantasma », ou peut-être « phantagma », vision, imagination en dialecte phocéen), qui a été employé par les Grecs de Marseille, qui fondèrent la ville au VIe siècle avant notre ère. Ce terme passé dans la langue provençale du Moyen-âge « remonta » vers le nord, d’où notre francoprovençal « fantouma », qui a gardé le « -a » et donc le genre féminin qui lui correspond en principe.

 

 

 

 

La piâilla francoprovinçala

 

« Mme Louise, creyis-vos à la fin dou mondo ? – Le vindra quand-se, mon Glaudo. – Justamint, j’è demandâ ou Marius perque don qu’al apointâve sa forchi et inchaplâve sa dayi, qu’o n’é pâ fran lo timps de se nin servi. ‘O i é per parâ los Martiens, que van devalâ lo vingt-ion, coma i zou diont dins lo jornau. Et je m’in voué allâ vé lo notéro per fére inregistrâ mon testamint. – A ne vodra pâ, mon pouro Marius. – Ah ? Perque don ? – Si a murè coma los autros, a n’ara pâ fauta de ta pugna de sous’. A m’a oussitout viri lo dous… – Per in coup, t’âs bien parlâ, mon Glaudo ! Cela fin dou mondo annonci – qu’i diont – per los Mayas, o me rappele l’histoire de la serpint dou Loch Ness. – J’ai bien vu de vipéros ou de giclos, mais jamé de serpint dou Loquenièce. – O i éte ina serpint d’éga géanta que los jornaux n’in parlâvont ou mè d’oût, quand o n’i ayet pâ bien à contâ. Et i la fésiant mémo vère in foto… – Je compreno bien, Mme Louise : vorindret, o i a tant d’abonda dins l’actualitâ qu’o n’a pâ à cherchi incore de râfoles ! – Ma fa, vetia mé in bon filosofo ! – Quon qu’o i é incore, cela béti ? Vos n’ayis don pâ pro avoué voutra fantouma de serpint ? »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

La causette francoprovençale

 

« Mme Louise, croyez-vous à la fin du monde ? – Elle viendra en son temps, mon Glaude. – Justement, j’ai demandé au Marius pourquoi il affûtait sa fourche et battait sa faux, car ce n’est pas bien le moment de s’en servir. ‘C’est pour chasser les Martiens, qui vont atterrir le 21, comme ils le disent dans le journal. Et je vais aller chez le notaire pour faire enregistrer mon testament. – Il refusera, mon pauvre Marius. – Ah ? Pourquoi ? – S’il disparaît comme les autres, il n’aura pas besoin de ta poignée de sous’. Il m’a aussitôt tourné le dos… – Pour une fois, tu as bien parlé, mon Glaude ! Cette fin du monde annoncée prétendument par les Mayas me rappelle l’histoire du serpent du Loch Ness. – J’ai bien vu des vipères ou des couleuvres, mais jamais de serpent du Loquenièce. – C’était un serpent d’eau géant dont les journaux parlaient en août, quand il n’y avait pas grand-chose à raconter. Et ils le montraient même en photo… – Je comprends bien, Mme Louise : en ce moment, il y a tant de choses dans l’actualité qu’on n’a pas besoin de chercher encore des sottises ! – Ma foi, quel bon philosophe que voilà ! – Qu’est-ce encore que cette bête ? Votre épouvantail de serpent ne vous suffit donc pas ? »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

 

piaillée 54

Cette piaillée n° 54 nous donne l’occasion de parler d’une forme populaire de français local, la « langue de Guignol », que l’on confond souvent, sous le nom de « lyonnais », avec le francoprovençal dans sa variété lyonnaise (qui n’est pas de la ville de Lyon, mais du Pays lyonnais). D’où le quiproquo dont fait état le Glaude. La parenté entre le francoprovençal, disparu du langage urbain de Lyon à la fin du XVIIIe siècle, et la langue d’aujourd’hui dite « lyonnaise », réside essentiellement dans des mots, comme celui de « gone » (jeune garçon) que cite le Glaude.

 

La présente piaillée est aussi un hommage ému de l’auteur de ce texte à son ami Jean-Guy Mourguet, homme de théâtre et montreur de marionnettes, disparu en 2012, et effectivement admirateur des « roses crémières » du Glaude dans sa cour villageoise des Monts du Lyonnais.

 

Tous les usages linguistiques évitent de nommer la mort et recourent à des périphrases, parfois humoristiques. C’est ainsi que le Glaude emploie la locution « a nos a dét à la revuya », que tous comprendront. Par contre, « levâ la varna » reste énigmatique. Certes, on pense à « levâ le broches », littéralement « lever les pattes », pour lequel point n’est besoin d’explications. Mais si l’on sait que « la verna » désigne un arbre du bord de l’eau (verne ou aulne), cette locution attend des éclaircissements. Mystère !

 

 

 

 

 

La piâilla francoprovinçala

 

« Mme Louise, je bevien pot avoué in copain, quand o m’a demandâ quina linga que nos parlâvons. – ‘Lo francoprovinçal dou Liyonès’, que j’è fat, ou ‘lo liyonès’, si vos amâs mi. – Mé nos sons de Liyon, nos pârlons lo liyonès, et o ne simble pâ lo voutron !’ (i désiant certes tot cin in francès). Vos qu’étes savanta, poyis-vos me bailli d’explications ? – Te sâs, mon Glaudo, à Liyon, i parlâvont dimpu toujors lo francoprovinçal, et quand i n’ant perdu l’usajo, o i a in cuchon de mots qu’il ant gardâ, qu’o fat la linga de Guignol. – Ah oua, Guignol, lo copain de Gnafron ! I me fésiant d’abôrd rire, quand nos étians gonos ! – Eh bien nin vetia ion, de mot liyonès que vint dou francoprovinçal ! – O Mme Louise, à propous de gonos, o n’i a ion que nos a d’abôrd dét à la revuya ! – Te pârles dou Jean-Guy Mourguet, qu’a levâ la verna, lo darri descindant dou Laurent, qu’invintit Guignol in 1808. Te te sovins de quand al éte venu nos vère iqui et qu’a nos fésit de complimints su noutres ‘roses crémières’… – Ah oua ! a nos a bien fat rire. Et arrimé, quand j’avisarè de roses tremires, je songirè à tot ce qu’al a fat per los gonos de pertot et per Guignol et Gnafron… »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Mme Louise, je prenais un verre avec un copain, lorsque on m’a demandé quelle langue nous parlions. – ‘Le francoprovençal du Lyonnais’, ai-je dit, ou ‘le lyonnais’, si vous préférez. – Mais nous sommes de Lyon, ont-ils répondu, nous parlons le lyonnais, et il ne ressemble pas au vôtre !’ (ils disaient cela en français, bien sûr). Vous qui êtes savante, pouvez-vous me donner des explications ? – Tu sais, mon Glaude, à Lyon, on parlait depuis toujours le francoprovençal, et quand on en a perdu l’usage, on a gardé une foule de mots, ce qui constitue la langue de Guignol. – Ah oui, Guignol, l’ami de Gnafron ! Ce qu’ils me faisaient rire, quand nous étions gones ! – Eh bien, en voilà un, de mot lyonnais qui vient du francoprovençal ! – O Mme Louise, à propos de gones, il y en a un qui vient de nous dire adieu ! – Tu parles de Jean-Guy Mourguet, qui vient de décéder, le dernier descendant de Laurent, qui inventa Guignol en 1808. Tu te rappelles qu’il était venu nous voir ici et qu’il nous complimenta sur nos ‘roses crémières’… – Mais oui ! il nous a bien fait rire. Et désormais, quand je regarderai des roses trémières, je penserai à tout ce qu’il a fait pour les ‘gones’ de partout et pour Guignol et Gnafron… »

 

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

 

 

 

 

 

 

piaillée 53

Cette piaillée n° 53 tourne autour d’un dicton météorologique aussi poétique qu’énigmatique. Comme tous les dictons, il a non seulement un sens évident (une fois décrypté), mais aussi un sens symbolique certainement très riche, au moins autant que ce minuscule nuage que personne ne remarque et qui va déclencher des perturbations. Ces trois « trochées » dansants concentrent toute la musicalité du francoprovençal. Répétez-les en vous-même en scrutant un ciel d’azur ! Il y a souvent une niôla prima à un coin de l’horizon.

 

La météorologie préoccupe autant les citadins que les ruraux. C’est d’une certaine manière le seul élément chaotique de nos vies bien réglées. En outre, pour celui qui vit de la terre, le temps à venir a une importance capitale, d’où un grand nombre de dictons, proverbes, locutions et mots, d’un emploi parfois rare, surprises émerveillées de l’explorateur du vocabulaire. Ainsi, « niôla », contrairement au français, qui marque la différence entre brouillard et nuage, correspond aux deux, mais possède une sorte de doublet moins connu, « nibla », venant apparemment du même terme latin « nebula », mais par un cheminement mystérieux. « Nibla » désigne cette brume légère qui s’élève du sol à l’aube ou au crépuscule.

 

Les noms des précipitations sont variables selon la saison. « Marsia », apparenté au mois de mars, est donc une giboulée. Pour les averses de neige, même fondue, on parle de « macariauda », mot un peu étrange, qui ressemble au « macariaud », le geai. Qu’y a-t-il de commun entre eux ? Le nom de cet oiseau rappelle celui de ses cousins marins, macareux et macreuse, mais là aussi, que ferait notre brave geai automnal des bois de chênes sur les récifs océaniques ? Poésie des mots, diversité des langues…

 

 

 

 

 

La piâilla francoprovinçala

 

« Mon pouro Glaudo, j’ai fran la téta que gassoille ! », que me fésit la Louise, ma visina. Faut dére que je ne l’ayin d’abôrd pâ connu : l’ére trimpa coma in miron qu’aret chu dins la buya. « O féset fran biau, je su modâ vère ma cusina sins prindre de pâraplévi. O i ayet bien na drola de pitita niôla ou coin dou cier, et j’arin dû me rappelâ de ce qu’i disian les autres vès : ‘niôla prima tire’ ! – Que ? I é-to d’arabo ? – Mais non, grand bredin ! ‘Niôla prima’, o i é na matroua niôla. – Ah oua ! Mais quon que le ‘tire, cela niôla ? – Si t’ayâs de que dins lo cassot, te trovariâs certes… – Ben oua ! Ina niôla tint se pou matroua pout tiri, o vout dére fére veni in cuchon de grousses niôles, qu’o fara na bona marsia… – O mon Glaudo, que je su fiera d’avè in visin qu’a tant d’émo ! – Mme Louise, je su vrè confus… – Te n’âs jamais songi à rintrâ à la météo ? – Vos me veyi souteyi à la télé davant na cârta de Franci ? – O n’i a pâ que quien. T’ariâs pu travailli dins in bureau, à carculâ lo timps qu’o va i avè… – Me fére sampilli per totes les gins dou payis per la fre ou la chaud qu’o fat, non meci ! – Eh oua, o ne pout pâ fére plaisi à tot lo mondo… »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

 

La causette francoprovençale

 

« Mon pauvre Glaude, je perds vraiment la tête ! », me dit la Louise, ma voisine. Il faut dire que sur le moment, je ne l’avais pas reconnue : elle était trempée comme un chat qui serait tombé dans la lessiveuse. « Il faisait beau, je suis allée voir ma cousine sans prendre de parapluie. Il y avait bien un drôle de petit nuage au coin du ciel, et j’aurais dû me rappeler ce qu’on disait autrefois : ‘niôla prima tire’ ! – Quoi ? C’est de l’arabe ? – Mais non, grand niais, ‘niôla prima’, c’est un petit nuage. – Ah oui ! Mais qu’est-ce qu’il ‘tire, ce nuage ? – Si tu avais quelque chose dans la cervelle, tu trouverais sûrement… – Ben oui ! Un tout petit nuage peut tirer, c’est-à-dire faire venir une masse de gros nuages, ce qui donnera une bonne averse… – O mon Glaude, que je suis fière d’avoir un voisin qui sait tant de choses ! – Mme Louise, je suis vraiment confus… – Tu n’as jamais pensé à aller travailler à la météo ? – Vous me voyez sautiller à la télé devant une carte de France ? – Il n’y a pas que cela. Tu aurais pu travailler dans un bureau, à calculer le temps qu’on va avoir… – Me faire malmener par tous les gens du village pour le froid ou le chaud qu’il fait, non merci ! – Eh oui, on ne peut pas contenter tout le monde… »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

piaillée 52

Fin 2012, l’actualité révélait que non loin de chez nous, dans la Marne, les restes d’un mammouth témoignaient de l’abattage de l’animal par des hommes. A l’époque de cette découverte, on attribuait encore leur disparition à un réchauffement climatique, mais aujourd’hui, diverses constatations tendent à montrer que c’est la chasse qui aurait fait disparaître ces magnifiques animaux, comme d’autres encore à travers le monde. Mais nos deux amis ne pouvaient pas alors le soupçonner.

 

Mme Louise profite de l’occasion pour parler de l’accaparement des terres de paysans pauvres sous les tropiques, achetés à bas prix par de puissants groupes financiers. Nous ajouterons que ce n’est pas là chose nouvelle, car tout au long de notre histoire, crises frumentaires, pestes et guerres ont souvent conduit à l’aliénation des terres agricoles par ceux qui ne les cultivaient pas.

 

A notre rubrique linguistique, deux mots : « sarvages » et « gâta ». Le premier est issu du latin « silva », qui équivaut à « forêt ». Bien sûr, à l’opposé des terres d’élevage, la forêt est pleine de bêtes sauvages. Pensons à ce propos à un charmant village du Beaujolais et au col du même nom : les Sauvages. Toujours prêts à la raillerie, les environs ont brodé sur le caractère supposé des habitants, sans savoir – les ignorants – que le nom de la commune était dû aux bois qui l’entouraient. Les sauvages n’étaient donc pas du côté que l’on peut penser !

 

Le mot suivant montre une tournure fréquente en francoprovençal et en français régional. On va « au dentiste » quand on a une dent qui est « gâte ». Là où l’on dit « trempé », les gens disent « trempe » (j’étais tout trempe). Un moteur en panne est « arrête », et un gros mangeur est « tout gonfle » ou, parlant plus près du francoprovençal, « coufle » (du verbe « coflâ », issu du latin « conflare », d’où vient aussi le verbe « gonfler »). Cet adjectif verbal sans suffixe se retrouve dans la fameuse « pattemouille », qui est en fait une patte mouillée, citée dans le commentaire de la piaillée n° 50.

 

 

 

 

 

 

La piâilla francoprovinçala

 

« Mme Louise, qué biau mammouth qu’il ant decarruchi dins la Marna ! O i ayet de silex équiapâs, qu’o montrâve que de gins n’ayant depondu de taillons per se norri… Té que vos nin songis ? – Mon Glaudo, o i a cent mila saisons, i minjâvont de plantes sarvages ou de pitites bétiës, et quand per chanci o i ayet in mammouth môrt, i ne fésiant pâ la boba, mémo que la vianda éte gâta… Je sonjo qu’i n’ayant guéro à se betâ dins la corgnôla, pâ vrè ? – Mais, Mme Louise, quand mémo qu’il ayant sovint fam, i n’ant pâ tous petafinâ, que nos sons qui ! Herusamint, nos ans pro à mingi, et pâ selamint d’ous à miaula de mammouth ! – Certes oua, mon Glaudo. Mais so los tropicos, o i a sovint de sechés et de timps porri, et los païsans, que sont pouros, sont oubligis de vindre ious terres à de grous que se fichont bien d’iellos et curtivont per l’exportation ou l’industrie… – Donc quand j’achito de fiajoles ou de fruiti que venont de l’autro lâ de la terra, j’ingrésso d’affameûrs ? – Pâ toujors, mon Glaudo… Qu’o ne te fasse pâ regret ! Le gins ant ué na via in pou meillou que celos que se botiflâvont le boyes selamint quand i decuriant in mammouth crevâ su iou chamin… »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Mme Louise, quel beau mammouth on a trouvé dans la Marne ! Il y avait des silex taillés, qui montraient que des gens en avaient prélevé des morceaux pour se nourrir… Qu’en pensez-vous ? – Mon Glaude, il y a 100000 ans, on mangeait des plantes sauvages ou de petits animaux, et quand par chance il y avait un mammouth mort, on ne faisait pas la grimace, même si la viande était gâtée… Je pense qu’ils avaient peu à se mettre dans l’estomac, n’est-ce pas ? – Mais, Mme Louise, même s’ils avaient souvent faim, ils n’ont pas tous péri, puisque nous sommes là ! Heureusement, nous avons assez à manger, et pas seulement des os à moelle de mammouth ! – Bien sûr, mon Glaude. Mais sous les tropiques, il y a souvent des sécheresses et des intempéries, et les paysans, qui sont pauvres, sont obligés de vendre leurs terres à des gros qui se moquent bien d’eux et cultivent pour l’exportation ou l’industrie… – Donc, quand j’achète des haricots ou des fruits qui viennent de l’autre côté de la terre, j’engraisse des affameurs ? – Pas toujours, mon Glaude… Que cela ne te coupe pas l’appétit ! Aujourd’hui, les gens vivent un peu mieux que ceux qui ne se remplissaient la panse que quand ils découvraient un mammouth crevé sur leur chemin… »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

piaillée 51

Il est toujours amusant de constater l’aboutissement du voyage de tel ou tel mot à travers l’espace et le temps. Ainsi, de fil en aiguille, Mme Louise montre à son voisin la parenté étroite qui existe entre un terme francoprovençal local et un mot anglais mondialement connu et employé, passé entre autres en français : « budget ».

 

Le mot « bogi », employé en français régional sous la forme « boge », désigne un gros sac de jute contenant grains, pommes de terre etc., et que les écoliers du Forez utilisaient par plaisanterie au temps des cartables (dont notre Glaude, malgré sa jeunesse, imagine toujours qu’il est actuel !). Le français en a oublié l’usage depuis des siècles, mais le diminutif « bougette », petite bourse du temps jadis, a traversé la Manche avec les conséquences que décrit son érudite voisine.

 

A l’issue de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant au XIe siècle, la langue française de l’époque a perduré, des siècles encore, dans l’usage de l’aristocratie et de la bourgeoisie anglaises. A titre d’exemple, la fameuse « Chanson de Roland » fut écrite au XIIe siècle en « anglonormand », forme de français parlée des deux côtés de la Manche. C’est ainsi que l’anglais d’aujourd’hui peut révéler aux curieux un grand nombre de mots issus du français médiéval et souvent oubliés de notre langue nationale actuelle, mais pas obligatoirement de nos langues locales. Aux lecteurs de jouer à ce jeu de piste, ouvert parle Glaude et sa voisine…

 

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

« Le vacances sont finiës ! » que me fésit la Louise cetu madin. « Ah bon ? Mais per vos, o ne fat pâ de changimint ! – Oh si ! Mos pitits-efants sont d’abord modâ, et te ne los intindrés plus corratâ de pertot. – Mais i ne sont pâs si tarabâtos… – T’ésse brâvo, mon Glaudo. – Dret qu’i sont in vacances, i pont codre coma qu’i volont, pasqu’i n’ant plus de bogi à portâ. – Mais o n’i a plus de boges, mon Glaudo ! I betont tot dins in sa à dous. – Oua, suramint, j’ous ayin oublii… – Te pârles de boges, mais sayâs-tu qu’in budget, o i é na pitita bogi ? »

 

Je sayin certes que ma visina, qu’é fran savanta, allâve m’ouz expliquâ. « O dét ‘bogi’ ou lieu de ‘cartâblo’ pe rire : ina bogi é in gran sa pe portâ de grans ou d’autres chouses. Dins lo timps, i disiant ‘bogetta’ (‘bougette’ in français), pe parlâ d’ina pitita bogi pe zi gardâ sos liârds, ina bôrsa, que ! Et los Anglès ant près celu mot, in prononçant ‘budget’. Et quand nos ans reprès iou ‘budget’, nos ans retrovâ noutra ‘bogetta’ ! – Grâci à nos, i sant comptâ ious sous ! – Quési-te don, i ne sont pâ si badabets. Mais arrimé, te surés qu’o i a in rappôrt intre ina bogi de truffes et lo budget de l’Etat… »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Finies, les vacances ! », me dit la Louise ce matin. « Ah bon ? Mais pour vous, il n’y a pas de changement ! – Que si ! Mes petits-enfants viennent de partir, et tu ne les entendras plus trotter partout. – Mais ils ne sont pas si turbulents… – Tu es gentil, mon Glaude. – Dès qu’ils sont en vacances, ils peuvent courir comme ils veulent, car ils n’ont plus de boge (= cartable) à porter. – Mais il n’y a plus de boges, mon Glaude ! Ils mettent tout dans un sac à dos. – Oui, bien sûr, j’avais oublié… – Tu parles de boges, mais savais-tu qu’un budget, c’est une petite boge ? »

 

Je savais bien sûr que ma voisine, qui est très savante, allait me l’expliquer. « On dit ‘boge’ au lieu de ‘cartable’ pour plaisanter : une boge est un grand sac pour porter du grain ou d’autres choses. Jadis, ou disait ‘bogetta (‘bougette’ en français) pour parler d’une petite boge où garder son argent, une bourse, quoi ! Et les Anglais ont pris le mot ‘bougette’, en prononçant ‘budget’. Et quand nous avons repris leur ‘budget’, nous avons retrouvé notre ‘bougette’ ! – Grâce à nous, ils savent compter leurs sous ! – Tais-toi donc, ils ne sont pas si niais. Mais tu sauras dorénavant qu’il y a un rapport entre une boge de pommes de terre et le budget de l’Etat… »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

 

piaillée 50

L’emploi de « ou » francoprovençal et « y » français régional, thème de cette piaillée n° 50, a été évoqué dans la piaillée n° 25. Ici, Mme Louise pose à ce propos une question plus vaste, celle des régionalismes dans la langue française.

 

La Constitution française dit que le français est la langue de la République. Cette affirmation, prise au sens strict, pose l’existence d’une seule langue française, donc de l’emploi de mots, expressions et locutions fixés par un usage qu’entre autres l’école transmet. La tradition remonte au grammairien Vaugelas, qui a édicté le bon usage du français au milieu du XVIIe siècle, puisant sa matière dans le langage de la Cour du roi et des écrivains de son temps. « Dites… Ne dites pas… ». L’exemple souvent cité est celui de la numération : « dites quatre-vingt-dix, ne dites pas nonante ». Et pourquoi donc, en fait ?? Ceux qui apprennent le français butent sur ces mots absurdement compliqués.

 

Toute langue d’usage international, comme le français, l’anglais, l’espagnol, l’arabe, le portugais, le russe, le bahasa etc. ont d’innombrables variantes locales dans tous les domaines : articulation, vocabulaire, grammaire etc. Cela induit une grande souplesse, non seulement linguistique, mais aussi – pourquoi ne pas le dire ? – culturelle et même philosophique. Il n’est que de considérer toutes les « actions » que mènent les campagnes de la francophonie, qui, on ne le sait peut-être guère, ne sont pas parties de France.

 

Il semble que la France, dans les traditions de l’enseignement, des réformes de l’orthographe, même timides, adoptées dans d’autres pays francophones, bute sur cette affirmation constitutionnelle, héritière peut-être de Vaugelas (qui n’en pouvait mais !), mais aussi du « bon goût » de Nicolas Boileau, des règles rigides édictées par Voltaire (que nous aimons tant – mais… qui n’a pas ses défauts ?) et aussi de la formation des enseignants, tenus de lutter contre des usages locaux disparus depuis belle lurette.

 

C’est ainsi que « L’Officiel du jeu de scrabble », édité par Larousse, se voit obligé par intérêt commercial d’intégrer des variantes du français, mais qualifiées d’étrangères : « belgisme, helvétisme, québécois etc. », alors que, surtout pour les deux premières catégories, il s’agit d’emplois « bien français », mais qui théoriquement n’ont pas leur place dans un hexagone où, selon la Constitution française, « tout le monde causent pareil… », si j’ose m’exprimer ainsi. Ainsi, « septante, huitante, nonante » sont pourvus des abréviations niaises « belg. helv. », alors qu’ils se disent un peu partout en France même, tout au moins tant que l’enseignement ne les en aura pas chassés et que les bonnes gens ne vous déclareront pas d’un air benoît : « Ah ? tu es Suisse ? (Belge ?) etc. ».

 

Notons à ce propos l’enrichissement constant qu’apportent les variantes de notre belle langue internationale. Pensons par exemple à « taiseux » (qualifié de « belg. québec. »), mais bien plus nuancé et plus clair que « taciturne ». Pensons aussi à « pattemouille » (cette fois-ci non qualifiée de « helv. », bien qu’elle soit de formation purement francoprovençale), qui serait appelée en français standard… « chiffon humidifié utilisé pour le repassage » – ouf !

 

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

« Ma pitita-filli é picassia pasque l’a fat ina fauta à l’ecola. – Oh ! Mais l’a toujors iu di su di, Mme Louise. – L’a ecrit J’y prends ou lieu de Je le prends. – Ah bon ? Et que don que le volet don tant prindre ? – Acota-me don, mon Glaudo, vé nos, o n’é pâ parer quand o dét J’ou preno, je lo preno et je la preno. – Certes bien ! Je preno tot cinqui, je preno lo train, je preno la queliri à sopa… – T’âs bien comprès ! O-v é na finessi qu’o n’i a pâ in français. – Et perque don qu’i diont J’y prends, dins la région ? Nos sons-to plus fins ?– Les autres vès, tot lo mondo parlâvont noutra linga, à la campagni coma vé San-Tiève ou Liyon. Et quand le gins ant d’abôrd franceyi, il ant gardâ cela différinci in désant y pe rimplaci ou, que désigne lo neutro. Vorindret, o dét qu’o-v é faux de dére je voudrais y acheter, et qu’o-vé de liyonnais ou de gâgâ de San-Tiève. I ne sant pâ que cela distinction intre neutro, masculin et féminin remonte ou latin. In effat, ou vint de hoc…– O Mme Louise, vos m’ouz espliquarés cetos coups ! Mé voutra miya… – Léssi don la métra fére son travar. O n’é pâ iella que changira le règles dou français ! »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Ma petite-fille est vexée parce qu’elle a fait une faute à l’école. – Oh ! Mais elle a toujours eu dix sur dix, Mme Louise. – Elle a écrit J’y prends au lieu de Je le prends. – Ah bon ? Et que voulait-elle donc prendre ? – Ecoute-moi donc, mon Glaude, chez nous, ce n’est pas la même chose de dire J’ou preno, je lo preno ou je la preno (« J’y prends, je le prends, je la prends ») – Bien sûr ! Je prends tout cela, je prends le train, je prends la cuiller à soupe… – Tu as bien compris ! C’est une subtilité qui n’existe pas en français. – Et pourquoi dit-on J’y prends, dans la région ? Sommes-nous plus subtils ? – Autrefois, tout le monde parlait notre langue, à la campagne comme à Saint-Etienne ou Lyon. Et quand les gens se sont mis à parler français, ils ont conservé cette différence en disant y pour remplacer ou, qui désigne le neutre. Aujourd’hui, on dit que c’est faux de dire je voudrais y acheter, et que c’est du lyonnais ou du gaga de Saint-Etienne. On ignore que cette distinction entre neutre, masculin et féminin remonte au latin. En effet, ou vient de hoc… – O Mme Louise, vous me l’expliquerez un de ces jours ! Mais votre fillette… – Laisse donc la maîtresse faire son travail. Ce n’est pas elle qui changera les règles du français ! »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

piaillée 47

Parure, toilette, élégance féminine forment la thématique de cette piaillée. En l’occurrence, les hommes, aussi bien le défunt mari de Mme Louise que son jeune voisin, sont toujours embarrassés pour faire des compliments autres que « vous êtes gaunée de neuf », comme le déclare maladroitement le Glaude.

 

Sa voisine en profite pour lui citer un passage du « Banquet des Fées », écrit entre 1550 et 1590 par Laurent de Briançon, poète grenoblois. C’est donc un très ancien texte littéraire francoprovençal. Les fées sont rassemblées pour tenir un banquet dans la montagne des environs de Grenoble, lorsqu’une des plus jeunes, arrivant hors d’haleine, explique son retard à la reine. Elle a été témoin des mauvais traitements infligés par un homme à son épouse. Les fées délibèrent alors pour décider des punitions qu’elles infligeront à ce mari indigne.

 

Ecrit en alexandrins, ce poème est une œuvre pleine de verve et de vie, et en même temps un document qu’on pourrait fort bien citer à notre époque, où l’on débat de la question brûlante de l’égalité des sexes dans tous les pays et tous les domaines. Le qualifier de « féministe » serait historiquement incorrect, mais… lisez-le seulement ! « Laurent de Briançon – Trois poèmes en patois grenoblois du XVIe siècle : Lo Batifel de la Gisen – Lo Banquet de le Fayes – La Vieutenanci du Courtizan », traduits et présentés par Gaston Tuaillon, Le Monde Alpin et Rhodanien, 1996.

 

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

« – O Mme Louise, cetu madin, o vos bâilliret vingt ians de moins, telamint que vos étes éléganta ! », que je dési à ma visina. « – O seret étot fran bien, mon Glaudo, que t’usses vingt kilos de moins de bétisi ! Mais te t’ésse quand mémo aperçu que j’ayin fat des afféres ous soldos d’automno. O n’é pâ coma mon pouro hommo, que ne veyet jamés que j’ayin na novela roba, mémo si a m’amâve fran bien, et je sonjo mémo que si in coup j’étien sortoua tota noua… Mais coma don que te troves mon insimblo-pantalon ? – Euh… je ne sè que dére, Mme Louise, sinon que vos vos étes gaunâ de novo, et qu’o fat certes plési ous zis dou visinajo… – Quand te dés quien, je sonjo ous vers que Laurent de Briançon, de Grenoblo, a composâ vé 1600, onque le jouénes fayes sont apré se mistifrisi :

 

« Iqui le Faye von lour faci miraillié,

Iqui chara lour groin, iqui se gatrouillié

Et iqui se farda, de pou qu’en tirigueina

Ele ne se montron u devan de la Reina »

 

« – Je ious tindrien certes bien compagnie, à celes miyes, plutout que d’allâ ou travar coma vore… – Va donc teni compagnie à ton patron ou lieu de brogi coma quien, o te fara gâgni ta cruta, mon pouro Glaudo… »

 

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

«  O Mme Louise, ce matin, on vous donnerait 20 ans de moins, tellement vous êtes élégante ! », dis-je à ma voisine. « – Ce serait très bien aussi, mon Glaude, que tu aies 20 kilos de bêtise en moins ! Mais tu t’es quand même aperçu que j’avais fait des affaires aux soldes d’automne. Ce n’est pas comme mon pauvre mari, qui ne voyait jamais que j’avais une nouvelle robe, même s’il m’aimait bien, et je pense même qui si une fois j’étais sortie toute nue… Mais comment trouves-tu mon ensemble-pantalon ? – Euh… je ne sais que dire, Mme Louise, sinon que vous êtes vêtue de neuf et que cela fait sûrement plaisir aux regards du voisinage… – Quand tu dis cela, je pense aux vers que Laurent de Briançon, de Grenoble, a composés en francoprovençal vers 1600 et où il décrit des jeunes fées  en train de faire toilette :

 

« Ici, les Fées vont se mirer,

Là se laver le visage, là se baigner

Et là se farder, de peur qu’en tire-gaine

Elles ne se montrent devant la Reine »

 

«  Je leur tiendrais bien compagnie, à ces fillettes, plutôt que d’aller au travail comme maintenant… – Va donc tenir compagnie à ton patron au lieu de rêvasser ainsi, ça te fera gagner ta croûte, mon pauvre Glaude… »

 

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude