Distribution des prix

Le Versailles des humbles
Les T** habitent grande rue de Saint-Clair, dans un quartier excentrique, au bord du Rhône, que tout le monde pense appartenir à Lyon, alors que cette longue rue s’étirant entre balme et fleuve dépend de Caluire. C’est la vieille route conduisant de la porte nord de Lyon vers Bourg, Lons, Besançon et l’Allemagne, ouverte sur cette section dans les années 1760. Le père est contrôleur des poids et balances à la SNCF. A mi-parcours de cette grande rue, une montée raide, partant à angle droit, la montée du Petit-Versailles, escalade la pente jusque sur le plateau où se trouve le vieux fort de Montessuy, de la ceinture des forts de 1830 qui défendent Lyon. A mi-pente sur la gauche, l’école privée du Petit-Versailles, où nous assistons à la distribution des prix de fin d’année des enfants de nos amis T**, qui nous ont invités chez eux pour l’occasion. Ils sont très fiers, et tous sont heureux, eux et nous. C’est là, dans cette humble école privée aussi vieille que ce quartier artisanal de maisons de pisé ou de mâchefer, que j’entends le terme de palmarès, qui, consonnant avec palmier, me semble bien étrange dans cet environnement pauvre et froid, mais plein d’une belle sociabilité.

 

Distribution des prix

Et si on arrêtait ?

Et si on arrêtait…
Le peuple d’Israël, symbole de l’humanité catholique.
Dans la Passion du Christ, résumée à l’intention du commun, les bourreaux sont de fait les juifs. Certes, Ponce Pilate se lave les mains, mais les juifs, foule indifférenciée qui clame une seule chose, dit que le sang de ce juste retombera sur la tête de ses enfants jusqu’à je ne sais plus quelle génération. Donc si le sang de ce juste tombe aujourd’hui encore sur les descendants de ces juifs, ce n’est que justice, et si à l’Office de Pâques, nous prions (dans mon enfance encore) pour la conversion de ces malheureux obstinés dans l’erreur de ne pas avoir reconnu le vrai Messie, c’est pure bonté d’âme, dont ils devraient nous être reconnaissants.

Et si on arrêtait…

gauloiseries

 

Que n’a-t-on daubé sur la phrase des résumés d’histoire des vieux manuels. « Nos pères étaient les Gaulois et leur pays s’appelait la Gaule ». Suivait cette énumération sempiternelle des forêts, huttes, coiffure, vêtements, coutumes, religion, qui, sans être systématiquement erronée, est largement discutable. Cela, nous le savons. Nous n’allons pas ajouter foi à l’édification des mégalithes par les peuples celtes, pas plus qu’imaginer de toutes parts des druides escaladant des chênes pour couper du gui.
Cependant, ces images d’Epinal sont encore largement répandues. Je ne citerai ni village ni ville, mais combien ont sur leur territoire des amas de pierres sur lesquels, à ce que persistent à affirmer sur un ton docte les dépliants des Offices du Tourisme, les druides pratiquaient des sacrifices humains ? C’est imprimé, donc c’est vrai.

 

Gauloiseries

indoeuropéen

 

Donc l’indoeuropéen, divisé en celte, germanique, slave, latin, grec etc. a, nous dit-on et nous imprime-t-on dans les années 50-60, déferlé du nord, avec ses déclinaisons, sa phonologie, sa mythologie (voir Dumézil et son ingénieuse « triade indoeuropéenne », qui n’en peut mais !). Les Grecs, qui ont parlé très anciennement une langue proto-méditerranéenne, d’où des mots tels que thalassa, la mer, (w)anax, roi, ou des mots terminés en –inthos, ont adopté, disent les ouvrages, une langue d’envahisseurs à cheval, grands et blonds comme le blond Achille, sans doute à l’origine des Doriens. Quant aux Latins et aux Italiques, même chanson. La structure de ces pays, enracinés au nord, facilitent de telles hypothèses. On arrive même à trouver des parentés qui corroborent cela. Si le grec aspis, bouclier, correspond phonétiquement à l’allemand Espe, tremble, c’est que le nom de cet arbre du nord, servant à confectionner des boucliers, a perduré dans l’armement en question, alors que l’arbre n’existe pas sous le climat de la Grèce. C’est ingénieux, mais y a-t-il jamais eu des boucliers en bois de tremble ? Point n’est besoin d’âge et de science : petit élève, je vois plutôt une armature légère tenant un umbo central de bronze autour duquel sont tendues des pièces de cuir, comme les professeurs nous le décrivent. Mais lorsqu’on suit une idée, on n’en est pas à un arbre près…

 

 

Indoeuropéen

Alimentation. Hommage autobiographique au régime végétarien.

Alimentation.
Hommage autobiographique au régime végétarien.
L’Occupation.
Nous habitons aux Brotteaux, rue Tête-d’Or, dans un appartement dont les fenêtres et les plafonds sont très élevés. C’est un ancien appartement-atelier de canuts, selon le modèle déterminé par les métiers Jacquard, comme il y en a dans ce coin des Brotteaux, dans des maisons édifiées vers 1820. La pierre d’évier est de grès, le chauffage est dispensé par la cuisinière en tôle, du moins lorsqu’elle est alimentée du bois qu’on lui apporte, en particulier de sacs de « belins », pommes de pin que toute la famille va ramasser par nécessité dans les bois des Monts du Lyonnais à la fin de l’été ; les cabinets à la turque, exposés à l’air de la cour, ouvrent sur un repos, entre deux volées d’escalier, et on y vide de temps à autre un broc d’eau. En bas, dans l’allée, un petit canal latéral conduit les eaux de vaisselle vers l’extérieur, jusque dans la rigole de la rue. Dans la cuisine, un étendage de fils de fer fixés dans un cadre de bois est hissé vers le plafond par l’intermédiaire d’une poulie, le linge y sèche, et aussi les épluchures de raves, que l’on appelle « champignons » et qui, revenues à la margarine, constituent un plat familial.

Alimentation

onlylyon

Onlylyon

 

Dès le titre ci-dessus, on trouvera dans ce dialogue parodique une « accumulation » de termes et de tournures qui caractérisent ce que l’on appelle la « langue de Guignol ».
Guignol, son ami Gnafron et d’autres personnages, marionnettes à gaine, sont considérés depuis plus de deux siècles comme les porteurs de la langue populaire de Lyon. Certes, cette langue populaire, répertoriée dans des glossaires, utilisée par différents écrivains locaux, et même enseignée par l’association des Amis de Guignol, n’a jamais été couramment parlée comme elle l’est dans le répertoire de ces marionnettes, qui concentre, voire invente les tournures en exagérant l’intonation dite « accent lyonnais ». C’est un langage de comédie, destiné d’une part à amuser et flatter le public local (ou celui des « étrangers » curieux de culture locale), enfants et adultes, d’autre part à servir sous la forme satirique les diverses critiques sociales ou politiques du moment, qu’elles soient de connivence ou d’opposition.

Cette technique d’accumulation caractérise le présent dialogue, qui vise à une satire aimable de la tendance des administrations lyonnaises à angliciser les affichages publics, dans le but d’affirmer toujours plus la vocation de Lyon comme « ville internationale », que ce langage d’outre-Manche ou d’outre-Atlantique plaise ou non.