rêves

Rêve

L’ailleurs est partout. On l’atteint au bout du rêve, et il donne sa profondeur au rêve.
Au bout du rêve, un jour, sur une haute colline qui domine la plaine du Velin, dans une salle de ferme, une grande horloge à la caisse ventrue, dans laquelle apparaît toutes les deux ou trois secondes, au travers de l’oeil d’une vitre ronde, qui reflète la salle et la fenêtre ouverte au soleil de la cour, un grand battant de cuivre ou de laiton où sont gravés des fleurs des champs et des épis. Un plafond de solives brunes, une longue table de bois, des gens, vieux et jeunes, et dehors, le silence de la cour ponctué de caquètements de poules.

dieu

Petite enfance.
La culture ambiante des années 40 est pleine de manifestations visibles de la religion, en commençant par les sonneries de cloches et les nombreuses constructions après guerre d’églises dites modernes, d’abord pour remplacer celles qui ont été bombardées, puis celles qui ont été édifiées sur la lancée d’architectes dynamiques, et surtout les habits des prêtres en soutanes et des « réguliers » de divers ordres, reconnaissables à leur tenue et parfois même à leurs chaussures, et des religieuses, que ce soient des soeurs conventuelles ou les ordres hospitaliers, à commencer par les belles coiffes amidonnées des soeurs de Saint-Vincent de Paul, qu’on croise aux alentours des hôpitaux

Dieu

prêtres

Prêtres.
Mon enfance, mon adolescence sont entourées de prêtres, toujours reconnaissables à leur soutane noire, qu’ils ne doivent jamais ôter. Il y a les curés et vicaires, chargé du service paroissial, les aumôniers de mouvements divers – A.C.I., J.E.C., Louveteaux, Scouts, Jeannettes et Guides -, les séculiers et les réguliers (ces derniers, essentiellement les Jésuites, ont une large ceinture noire à la hauteur des reins), et les aumôniers officiant dans les Lycées. Les Lycées sont alors des établissements où l’on entre sur examen, commençant en 6e et se terminant par les deux baccalauréats (1e et terminale), prolongés pour certains par les classes préparatoires au Grandes Écoles ou aux Écoles d’Officiers. Traditionnellement, les aumôniers catholiques y ont leur place, avec, pour la symétrie, les pasteurs protestants et les grands rabbins, qui n’ont pour leur part aucun local réservé au lycée du Parc, que nous fréquentons, mon aîné et moi.

Prêtres

Distribution des prix

Le Versailles des humbles
Les T** habitent grande rue de Saint-Clair, dans un quartier excentrique, au bord du Rhône, que tout le monde pense appartenir à Lyon, alors que cette longue rue s’étirant entre balme et fleuve dépend de Caluire. C’est la vieille route conduisant de la porte nord de Lyon vers Bourg, Lons, Besançon et l’Allemagne, ouverte sur cette section dans les années 1760. Le père est contrôleur des poids et balances à la SNCF. A mi-parcours de cette grande rue, une montée raide, partant à angle droit, la montée du Petit-Versailles, escalade la pente jusque sur le plateau où se trouve le vieux fort de Montessuy, de la ceinture des forts de 1830 qui défendent Lyon. A mi-pente sur la gauche, l’école privée du Petit-Versailles, où nous assistons à la distribution des prix de fin d’année des enfants de nos amis T**, qui nous ont invités chez eux pour l’occasion. Ils sont très fiers, et tous sont heureux, eux et nous. C’est là, dans cette humble école privée aussi vieille que ce quartier artisanal de maisons de pisé ou de mâchefer, que j’entends le terme de palmarès, qui, consonnant avec palmier, me semble bien étrange dans cet environnement pauvre et froid, mais plein d’une belle sociabilité.

 

Distribution des prix

Et si on arrêtait ?

Et si on arrêtait…
Le peuple d’Israël, symbole de l’humanité catholique.
Dans la Passion du Christ, résumée à l’intention du commun, les bourreaux sont de fait les juifs. Certes, Ponce Pilate se lave les mains, mais les juifs, foule indifférenciée qui clame une seule chose, dit que le sang de ce juste retombera sur la tête de ses enfants jusqu’à je ne sais plus quelle génération. Donc si le sang de ce juste tombe aujourd’hui encore sur les descendants de ces juifs, ce n’est que justice, et si à l’Office de Pâques, nous prions (dans mon enfance encore) pour la conversion de ces malheureux obstinés dans l’erreur de ne pas avoir reconnu le vrai Messie, c’est pure bonté d’âme, dont ils devraient nous être reconnaissants.

Et si on arrêtait…

gauloiseries

 

Que n’a-t-on daubé sur la phrase des résumés d’histoire des vieux manuels. « Nos pères étaient les Gaulois et leur pays s’appelait la Gaule ». Suivait cette énumération sempiternelle des forêts, huttes, coiffure, vêtements, coutumes, religion, qui, sans être systématiquement erronée, est largement discutable. Cela, nous le savons. Nous n’allons pas ajouter foi à l’édification des mégalithes par les peuples celtes, pas plus qu’imaginer de toutes parts des druides escaladant des chênes pour couper du gui.
Cependant, ces images d’Epinal sont encore largement répandues. Je ne citerai ni village ni ville, mais combien ont sur leur territoire des amas de pierres sur lesquels, à ce que persistent à affirmer sur un ton docte les dépliants des Offices du Tourisme, les druides pratiquaient des sacrifices humains ? C’est imprimé, donc c’est vrai.

 

Gauloiseries

indoeuropéen

 

Donc l’indoeuropéen, divisé en celte, germanique, slave, latin, grec etc. a, nous dit-on et nous imprime-t-on dans les années 50-60, déferlé du nord, avec ses déclinaisons, sa phonologie, sa mythologie (voir Dumézil et son ingénieuse « triade indoeuropéenne », qui n’en peut mais !). Les Grecs, qui ont parlé très anciennement une langue proto-méditerranéenne, d’où des mots tels que thalassa, la mer, (w)anax, roi, ou des mots terminés en –inthos, ont adopté, disent les ouvrages, une langue d’envahisseurs à cheval, grands et blonds comme le blond Achille, sans doute à l’origine des Doriens. Quant aux Latins et aux Italiques, même chanson. La structure de ces pays, enracinés au nord, facilitent de telles hypothèses. On arrive même à trouver des parentés qui corroborent cela. Si le grec aspis, bouclier, correspond phonétiquement à l’allemand Espe, tremble, c’est que le nom de cet arbre du nord, servant à confectionner des boucliers, a perduré dans l’armement en question, alors que l’arbre n’existe pas sous le climat de la Grèce. C’est ingénieux, mais y a-t-il jamais eu des boucliers en bois de tremble ? Point n’est besoin d’âge et de science : petit élève, je vois plutôt une armature légère tenant un umbo central de bronze autour duquel sont tendues des pièces de cuir, comme les professeurs nous le décrivent. Mais lorsqu’on suit une idée, on n’en est pas à un arbre près…

 

 

Indoeuropéen