identité

Identité

 

 

Mot un peu menaçant, avec ses trois dentales et ses voyelles sifflantes, à peine adoucies par le « -den- », qui malgré tout sonne comme un danger de morsure. Gendarmes au coin d’une rue, lampe braquée sur un visage : « Identité ? »

 

 

Débuts.

 

Reprenons les jalons du temps d’une vie commencée. Bien avant que l’enfant de première conscience ne se hausse au niveau d’un miroir fêlé, usé, de 1943 (c’est encore « la guerre » !), encore couché, il voit ses mains, ses orteils encore accessibles en tirant sur ses courtes jambes et les portant à sa bouche pour les explorer, il examine son ventre et examine la partie visible de son corps déjà douloureux (des rougeurs brûlantes se font sentir entre les cuisses, tout juste adoucies par un talc à peine purifié et par des couches « de guerre » jaunâtres et craquelées). De visage, point, mais chaque doigt a un goût, le pouce gauche est sucré (il est bon à sucer), l’autre est salé. L’enfant est dit gaucher, bientôt corrigé, suivant les exigences du temps.

 

Le corps s’éloigne inéluctablement de l’être grandissant. L’enfant de sept ou huit ans reconnaît encore les petites irrégularités de pigmentation au creux des phalanges, dites taches de rousseur, ses chevilles, ses genoux, les petites verrues qui affectent ses doigts, les cors sur les orteils, mais la croissance incessante éloigne pour toujours son corps de son regard devenant adolescent, puis adulte. Les autres, parallèles, se révèlent à son regard, devenant un régiment de gamins et de grands qui poussent des cris, football, Tour de France, je ne sais quoi encore, auxquels je me joins, sans plus de conviction, je pense, que bien d’autres qui sont là, et qui, l’âge avançant, deviennent sympas et plus que sympas, à dix-sept ans, en terminale (en attendant de rejoindre les nouveaux amis, pleins d’une fine culture et d’une confiance absolue, vers la soixantaine, dans les campagnes, bien loin, jusqu’à l’horizon et même au-delà).

 

 

Cardentité.

 

Dans ces temps d’alors, en 1960, la mairie de l’arrondissement lance un appel pour embaucher des agents recenseurs. Et je suis pauvre, comme les étudiants sont pauvres. Le recensement est une obligation pour tous les gens qui habitent où ils habitent, même les clochards ou les sans-logis. On m’a donné l’un des derniers îlots disponibles, dont personne ne voulait, et j’ai vite compris pourquoi. C’est un quadrilatère à angles droits du côté du cours Lafayette, de la rue Masséna et de la rue Robert, à pan coupé du côté de la rue Juliette Récamier, qui traverse la ville en diagonale. Les logements sont minables, voire misérables, et les occupants sont en grande partie des étrangers, soit incapables de lire et d’écrire le français, soit illettrés, et je suis obligé de remplir moi-même leurs fiches, sans indemnité spéciale (en fin de compte, on m’en alloue une, minime, qu’un employé de mairie a trouvé dans les arcanes des règlements). Je dois demander en particulier les cartes d’identité. Certains me donnent leur livret de famille, et j’apprends alors qu’il y a des Français normaux et des Français de statut coranique, ces derniers possédant des feuillets supplémentaires à l’intérieur, le premier pour la seconde épouse, le deuxième pour la troisième épouse, etc. C’est un peu bizarre, mais si c’est la loi, baste ! A mes yeux, l’ironie amère de la chose, c’est de voir le niveau de vie de ces familles misérables, et d’imaginer ce qu’il deviendrait s’il y avait d’autres personnes à entretenir, les femmes ne travaillant pas.

 

Une des unités d’habitation est installée dans un ancien établissement de bains publics. Sur deux étages, des galeries courent autour d’un grand espace central, au fond duquel stagne une eau provenant des anciennes tuyauteries de l’établissement, mal colmatées. Les cabines de bains ou de douches ont été transformées en chambres occupées chacune par huit locataires, dormant sur des couchettes jumelées et superposées, de chaque côté d’un espace central où se trouve un petit poêle sur lequel cuit sans arrêt une marmite de pommes de terre. Il n’y a d’aération que par la porte. Lorsque je frappe à la première de ces chambres, on me fait comprendre qu’il faut aller trouver le chef, un grand-père à djellaba, moustachu à la Turque et enturbanné, qui veille à tout. Je lui explique que le recensement est obligatoire, et que chaque chambrée doit me présenter les cartes d’identité des occupants, présents ou non. Alors, il m’accompagne dans une visite planifiée de la vingtaine de chambres. Je deviens aussitôt populaire. Il entre, me présente : « Voilà le recensement ! Cardentités ! ». On m’accueille chaleureusement, surtout à partir du jour ou je constate que tous sont nés à Bazer, en Algérie. « Mais vous êtes tous de Bazer ? » Eclat de rire général : j’ai esquinté le nom de leur douar ! Ils n’ont jamais entendu une prononciation aussi comique. « Tu as dit Bazère ! » Oui, j’ai dit Bazère, alors qu’il faut dire Bâzeur, a arabe long et ouvert, portant l’accent tonique. On se fiche gentiment et avec bonne humeur de ma figure, juste retour des choses, car leur accent en français doit les exposer à des moqueries. Ils sont tous cousins ou voisins, et le douar de Bazer a dû envoyer tous ses hommes valides gagner la vie des familles à Lyon, travaillant dans la même entreprise et logeant dans la même bâtisse insalubre.

 

La « cardentité » suit de près mon apprentissage scolaire, où, en sixième dite « classique » (pour la distinguer de la « moderne », qui ne suit pas la tradition de l’enseignement du latin), nous apprenons patiemment, grammaire avant vocabulaire, puis versions et thèmes, la langue latine. C’est passionnant. Entre autres, le pronom personnel is, ea, id, équivalant à peu près à lui, elle, est suivi de ses composés, ipse, lui-même, et idem, le même.

 

Je ne parle pas des fleuves et des écheveaux qui en découlent dans les différentes langues médiévales et actuelles issues de ce latin. Je ne parle pas non plus du latin maintenu, jusqu’à l’orée de notre temps, projetant des termes de droit, de logique, de philosophie, de mathématiques, pour lesquels le génie de Cicéron et des auteurs antiques est une mine inépuisable. Je parle de « cardentité ».

 

Gardons ce mot de la langue de contact entre colonisés expatriés et fonctionnaires, dont j’étais pour une courte durée. La cardentité contenait photo, adresse, date de naissance etc. Elle révélait le cousinage du douar de Bazer. Elle garantissait la place de la personne au sein d’un ensemble qui était encore la France. Mais une différence nette séparait déjà la cardentité orale de la carte d’identité écrite, de la même manière que – cette fois écrit dans un livret – le statut coranique rejetait les familles détentrices de ce livret loin du livret de famille des autres Français.

 

 

Réflexions grammaticales.

 

La carte d’identité n’est, dit-on, pas obligatoire. On peut présenter un passeport, une carte d’électeur (je pense), etc. Mais je me demande à chaque fois que je remplis un chèque parce que j’ai oublié ma carte bleue à une caisse si cette photo immonde, dont la caissière, qui en a vu des dizaines de semblables dans sa journée, ne songe pas à rigoler, si cette photo immonde représente bien moi. Et même, étant moi, pourquoi donc présenter une carte qui atteste que je suis bien moi ? Ai-je une identité ? Suis-je bien le même (idem) que moi, et non le même que moi-même (ipse) ?

 

Si je suis moi, pourquoi le prouver ? Et, en multipliant moi par soixante millions, pourquoi essayer de trouver une identité nationale ? Y a-t-il une nation reproduite sur soixante millions de faces immondes – ou mieux encore, sur une seule face immonde d’un monstre assis sur des tentacules visqueux qui seraient de prétendues racines d’une prétendue religion qui n’a jamais existé au titre d’une religion unique existant sur un temps unique – qui serait à même de prouver qu’elle existe, pour s’acquitter de je ne sais quelles dettes à régler à une caissière de l’univers ?

 

Au temps de mon travail d’agent recenseur nécessiteux, j’ai vu des dizaines de passeports Nansen, de vieux réfugiés arméniens. Je ne connaissais pas la chose. Bien plus tard, dans les années quatre-vingt, demandant ses papiers à un jeune tsigane de treize ans qui s’était introduit dans ma cave pour voler, j’ai retrouvé le même passeport d’apatride. J’ignore ce que ce jeune homme est devenu.

 

 

Identité, suite.

 

Je suis moi-même, le même que moi. Il y a des adages, au cours du temps, qui disent soit unum nec idem, soit idem nec unum, ou encore idem et unum, illustrant l’identité du même, sa non-identité, ou la ressemblance de celui qui paraît être le même. Pour être le même que moi, il me faut un dossier, un papier, que sais-je encore, alors que des orteils aux doigts, en passant par mon nombril, de la plus ancienne enfance jusqu’à présent, même sans avoir photographié mon visage ou l’avoir vu dans un miroir fêlé de 1943, je sais que je suis moi.

 

Chacun sait qu’il est lui, chacune sait qu’elle est elle. La carte montrant qu’il ou elle est lui ou elle est le début d’une schizophrénie voulue. Qu’il y ait une garantie commerciale pour parer les escroqueries, une garantie civique pour parer les tricheries électorales, d’accord. Mais l’identité humaine n’est pas le mélange et la confusion de tout et de tous. C’est une invitation à la découverte de l’humain en tous, et l’humain, c’est la variété de toutes les nations, de toutes les identités, la variabilité infinie et indéfinie.

 

Il y a six mille langues ou plus encore, toutes en cours perpétuel de transformation, et encore bien plus d’individus, tous en cours de croisements infinis. C’est à la découverte et à l’apprentissage mutuel de ces langues, à la connaissance de ces nations et de ces individus, qu’invitent ces lignes. La découverte de la nation humaine, sans papiers, avec comme seule démarcation l’espace sans fin.

 

Tous petits enfants, orteils, doigts et bouches : passer les frontières, travailler et jouer, parler les uns avec les autres. Bâtir une humanité qui unisse la terre au ciel, et de là, recouvre toute la face de la terre. Aucun dessein n’est dès lors irréalisable, si nous apprenons tous les uns des autres.

 

Only Lyon

Dialogue de deux catolles.
Dès le titre ci-dessus, on trouvera dans ce dialogue parodique une « accumulation » de termes et de tournures qui caractérisent ce que l’on appelle la « langue de Guignol ».
Guignol, son ami Gnafron et d’autres personnages, marionnettes à gaine, sont considérés depuis plus de deux siècles comme les porteurs de la langue populaire de Lyon. Certes, cette langue populaire, répertoriée dans des glossaires, utilisée par différents écrivains locaux, et même enseignée par l’association des Amis de Guignol, n’a jamais été couramment parlée comme elle l’est dans le répertoire de ces marionnettes, qui concentre, voire invente les tournures en exagérant l’intonation dite « accent lyonnais ». C’est un langage de comédie, destiné d’une part à amuser et flatter le public local (ou celui des « étrangers » curieux de culture locale), enfants et adultes, d’autre part à servir sous la forme satirique les diverses critiques sociales ou politiques du moment, qu’elles soient de connivence ou d’opposition.

 

Onlylyon 2

Pierre Penel, résistant et maquisard.

Pierre Penel

 

J’ai publié le texte qui suit dans la revue L’Araire, qui traite de l’histoire et du patrimoine du Pays lyonnais (où se trouve la commune où habitait Pierre Penel). Ayant cultivé, comme tous mes proches, le souvenir de Pierre, ou plutôt : ayant été élevé dans son souvenir par ma mère Yvonne, sa soeur, j’ai donc trouvé un jour, plus de soixante ans après sa disparition, des pages pour recueillir son souvenir dans cette revue locale. Auparavant, ma mère avait édité pour ses proches une brochure destinée à fixer son souvenir chez les plus jeunes des descendants de la famille.
Dans le culte familial, « tonton Pierre » (je l’ai connu brièvement, si brièvement que je n’en ai point conservé d’image en mémoire, parce que peut-être le rappel incessant dans ma prime enfance de Pierre, joint à sa photo qu’on nous montrait quotidiennement, a pu effacer l’image vivante que nous pouvions en avoir) était un héros. Depuis toujours, son arrestation, ses interrogatoires, son transport vers Buchenwald (que la maman prononçait ‘Bukènoualde’), sa mort sans soins dans un froid terrible nous étaient expliqués et commentés dans les larmes.

Chars russes, Hitler et C.D.U.

Chars russes, Hitler et C.D.U.

Der Ivan.
Dans l’été 1960, avec un copain, je travaille au mess des sous-officiers de ce que l’on appelle familièrement à Kreuznach New-Mexico, une cité construite pour loger les Américains de l’OTAN. Nous préparons les hamburgers, les frites au ketchup (choses que nos compatriotes découvriront plus tard) pour les militaires et leurs familles. Bref, un après-midi, nous aidons un camionneur à décharger ses palettes de cannettes de bière. Il nous offre à chacun, pour la pause, une cannette qu’il nous décapsule et une cigarette, et nous raconte sa guerre. C’est son histoire à lui. Il est en face d’un char russe et cherche à mettre le Ruskoff (der Ivan) hors de combat. Le duel est haletant, surtout relaté dans son dialecte que nous suivons avec effort et attention. En fin de compte, il s’est tiré d’affaire – et nous, les deux jeunes Français, nous comprenons que c’est la millième fois que ce récit s’enjolive -, et nous nous permettons quand même de dire qu’à notre point de vue, der Ivan est notre allié et défend la bonne cause face aux Allemands. Reconnais-le, rigolo ! lui disons-nous avec une rude franchise. Bon, il le prend avec bonne humeur, il l’accepte, et nous décapsule une nouvelle cannette, pour nous calmer, sans bien comprendre notre réaction.

 

Vue

Vue

Enfance.
Ne possédant nulle antéhistoire qui pourrait encombrer leur esprit, les petits enfants sont de purs philosophes. 1944 : je suis en moi, mon regard prend possession du monde qui est devant moi au ras du sol, et je vois mon aîné, avec à l’arrière-plan l’ombre de mes parents, trop grands pour que je les appréhende. C’est surtout mon frère qui m’intéresse et que je vois du fond des arcades de mes yeux. Comme je ne connais en fait que moi, je construis ce monde en m’affirmant que je suis préexistant à mon frère, et que c’est moi, par mon regard qui le voit sous les arcades de mes yeux, qui le crée. Je préexiste à tout ce qui est devant moi, donc à tout. L’enfant se construit en construisant le monde.

 

hommage au provençal

Hommage au provençal

Le village de la Garde-Freinet, qui veille du haut de la crête des Maures sur un petit coin du golfe de Saint-Tropez, se trouve en 1955 ruiné, disons endormi, du fait de la fermeture récente des usines de bouchons de liège, industrie importante du lieu, concurrencée depuis une vingtaine d’années par l’étranger, en particulier le Portugal. Les chênes-lièges au tronc écorcé, torturé par les passages des préleveurs d’écorce, constituent des plantations disséminées dans les parcs, jardins, maquis et châtaigneraies de ces collines pierreuses.

Un timide tourisme de locations de vacances, dont les Suédois semblent être l’avant-garde, apporte de quoi vivre à ce village encore fier de ses origines sarrasines légendaires (« Fraxinete » ayant été, selon la tradition, un poste avancé des Barbaresques sur la côte provençale). De fait, nous allons visiter, avec des copains que nous nous sommes faits, des retranchements sur la colline qui domine le village au Pas de la Mule, trace, dit-on, des postes d’observation de ces pirates.

danois

Danois

Le Schleswig.
Moi qui n’ai jamais dépassé le nord de Cologne, me voici au bord des routes avec Wolfgang, faisant signe aux voitures, heureux de voir de temps à autre un conducteur s’arrêter. Notre destination est Oslo. En ces temps – nous sommes en 1958 et nous avons seize ans -, il y a relativement peu d’autos, les autoroutes allemandes comportent de nombreuses lacunes, et le voyage est hasardeux. Toujours est-il que je regarde avec grande attention ces nouvelles régions, leur architecture rurale et leurs particularités. En Allemagne, les démarcations historiques et linguistiques anciennes forment des bandes nord-est/sud-ouest, et on constate ces changements à un certain nombre de détails, en particulier les noms des villages. En Basse-Saxe, la grande province que nous traversons, les toponymes sont souvent terminés par –sen, que j’interprète comme la forme abrégée de -hausen (« maisons »), que l’on trouve ailleurs. Il y a aussi bon nombre de -leben, qui désignent un fief, -lehn en allemand standard. Dans ce paysage agréable fait de collines variées, les grandes maisons à pans de bois peints en rouge-brun encadrant des panneaux blancs impeccables sont séparées les unes des autres par des jardins, sans doute pour éviter les incendies de proximité, et les rochers qui affleurent au milieu des prés sont peints en blanc, coutume locale, me dit Wolfgang, qui ajoute que la Basse-Saxe est le pays des superstitions et des sorcières. Je n’ose me représenter les massacres de femmes qui ont dû être commis il y a cinq siècles dans un si joli pays.