identité

Identité

 

 

Mot un peu menaçant, avec ses trois dentales et ses voyelles sifflantes, à peine adoucies par le « -den- », qui malgré tout sonne comme un danger de morsure. Gendarmes au coin d’une rue, lampe braquée sur un visage : « Identité ? »

 

 

Débuts.

 

Reprenons les jalons du temps d’une vie commencée. Bien avant que l’enfant de première conscience ne se hausse au niveau d’un miroir fêlé, usé, de 1943 (c’est encore « la guerre » !), encore couché, il voit ses mains, ses orteils encore accessibles en tirant sur ses courtes jambes et les portant à sa bouche pour les explorer, il examine son ventre et examine la partie visible de son corps déjà douloureux (des rougeurs brûlantes se font sentir entre les cuisses, tout juste adoucies par un talc à peine purifié et par des couches « de guerre » jaunâtres et craquelées). De visage, point, mais chaque doigt a un goût, le pouce gauche est sucré (il est bon à sucer), l’autre est salé. L’enfant est dit gaucher, bientôt corrigé, suivant les exigences du temps.

 

Le corps s’éloigne inéluctablement de l’être grandissant. L’enfant de sept ou huit ans reconnaît encore les petites irrégularités de pigmentation au creux des phalanges, dites taches de rousseur, ses chevilles, ses genoux, les petites verrues qui affectent ses doigts, les cors sur les orteils, mais la croissance incessante éloigne pour toujours son corps de son regard devenant adolescent, puis adulte. Les autres, parallèles, se révèlent à son regard, devenant un régiment de gamins et de grands qui poussent des cris, football, Tour de France, je ne sais quoi encore, auxquels je me joins, sans plus de conviction, je pense, que bien d’autres qui sont là, et qui, l’âge avançant, deviennent sympas et plus que sympas, à dix-sept ans, en terminale (en attendant de rejoindre les nouveaux amis, pleins d’une fine culture et d’une confiance absolue, vers la soixantaine, dans les campagnes, bien loin, jusqu’à l’horizon et même au-delà).

 

 

Cardentité.

 

Dans ces temps d’alors, en 1960, la mairie de l’arrondissement lance un appel pour embaucher des agents recenseurs. Et je suis pauvre, comme les étudiants sont pauvres. Le recensement est une obligation pour tous les gens qui habitent où ils habitent, même les clochards ou les sans-logis. On m’a donné l’un des derniers îlots disponibles, dont personne ne voulait, et j’ai vite compris pourquoi. C’est un quadrilatère à angles droits du côté du cours Lafayette, de la rue Masséna et de la rue Robert, à pan coupé du côté de la rue Juliette Récamier, qui traverse la ville en diagonale. Les logements sont minables, voire misérables, et les occupants sont en grande partie des étrangers, soit incapables de lire et d’écrire le français, soit illettrés, et je suis obligé de remplir moi-même leurs fiches, sans indemnité spéciale (en fin de compte, on m’en alloue une, minime, qu’un employé de mairie a trouvé dans les arcanes des règlements). Je dois demander en particulier les cartes d’identité. Certains me donnent leur livret de famille, et j’apprends alors qu’il y a des Français normaux et des Français de statut coranique, ces derniers possédant des feuillets supplémentaires à l’intérieur, le premier pour la seconde épouse, le deuxième pour la troisième épouse, etc. C’est un peu bizarre, mais si c’est la loi, baste ! A mes yeux, l’ironie amère de la chose, c’est de voir le niveau de vie de ces familles misérables, et d’imaginer ce qu’il deviendrait s’il y avait d’autres personnes à entretenir, les femmes ne travaillant pas.

 

Une des unités d’habitation est installée dans un ancien établissement de bains publics. Sur deux étages, des galeries courent autour d’un grand espace central, au fond duquel stagne une eau provenant des anciennes tuyauteries de l’établissement, mal colmatées. Les cabines de bains ou de douches ont été transformées en chambres occupées chacune par huit locataires, dormant sur des couchettes jumelées et superposées, de chaque côté d’un espace central où se trouve un petit poêle sur lequel cuit sans arrêt une marmite de pommes de terre. Il n’y a d’aération que par la porte. Lorsque je frappe à la première de ces chambres, on me fait comprendre qu’il faut aller trouver le chef, un grand-père à djellaba, moustachu à la Turque et enturbanné, qui veille à tout. Je lui explique que le recensement est obligatoire, et que chaque chambrée doit me présenter les cartes d’identité des occupants, présents ou non. Alors, il m’accompagne dans une visite planifiée de la vingtaine de chambres. Je deviens aussitôt populaire. Il entre, me présente : « Voilà le recensement ! Cardentités ! ». On m’accueille chaleureusement, surtout à partir du jour ou je constate que tous sont nés à Bazer, en Algérie. « Mais vous êtes tous de Bazer ? » Eclat de rire général : j’ai esquinté le nom de leur douar ! Ils n’ont jamais entendu une prononciation aussi comique. « Tu as dit Bazère ! » Oui, j’ai dit Bazère, alors qu’il faut dire Bâzeur, a arabe long et ouvert, portant l’accent tonique. On se fiche gentiment et avec bonne humeur de ma figure, juste retour des choses, car leur accent en français doit les exposer à des moqueries. Ils sont tous cousins ou voisins, et le douar de Bazer a dû envoyer tous ses hommes valides gagner la vie des familles à Lyon, travaillant dans la même entreprise et logeant dans la même bâtisse insalubre.

 

La « cardentité » suit de près mon apprentissage scolaire, où, en sixième dite « classique » (pour la distinguer de la « moderne », qui ne suit pas la tradition de l’enseignement du latin), nous apprenons patiemment, grammaire avant vocabulaire, puis versions et thèmes, la langue latine. C’est passionnant. Entre autres, le pronom personnel is, ea, id, équivalant à peu près à lui, elle, est suivi de ses composés, ipse, lui-même, et idem, le même.

 

Je ne parle pas des fleuves et des écheveaux qui en découlent dans les différentes langues médiévales et actuelles issues de ce latin. Je ne parle pas non plus du latin maintenu, jusqu’à l’orée de notre temps, projetant des termes de droit, de logique, de philosophie, de mathématiques, pour lesquels le génie de Cicéron et des auteurs antiques est une mine inépuisable. Je parle de « cardentité ».

 

Gardons ce mot de la langue de contact entre colonisés expatriés et fonctionnaires, dont j’étais pour une courte durée. La cardentité contenait photo, adresse, date de naissance etc. Elle révélait le cousinage du douar de Bazer. Elle garantissait la place de la personne au sein d’un ensemble qui était encore la France. Mais une différence nette séparait déjà la cardentité orale de la carte d’identité écrite, de la même manière que – cette fois écrit dans un livret – le statut coranique rejetait les familles détentrices de ce livret loin du livret de famille des autres Français.

 

 

Réflexions grammaticales.

 

La carte d’identité n’est, dit-on, pas obligatoire. On peut présenter un passeport, une carte d’électeur (je pense), etc. Mais je me demande à chaque fois que je remplis un chèque parce que j’ai oublié ma carte bleue à une caisse si cette photo immonde, dont la caissière, qui en a vu des dizaines de semblables dans sa journée, ne songe pas à rigoler, si cette photo immonde représente bien moi. Et même, étant moi, pourquoi donc présenter une carte qui atteste que je suis bien moi ? Ai-je une identité ? Suis-je bien le même (idem) que moi, et non le même que moi-même (ipse) ?

 

Si je suis moi, pourquoi le prouver ? Et, en multipliant moi par soixante millions, pourquoi essayer de trouver une identité nationale ? Y a-t-il une nation reproduite sur soixante millions de faces immondes – ou mieux encore, sur une seule face immonde d’un monstre assis sur des tentacules visqueux qui seraient de prétendues racines d’une prétendue religion qui n’a jamais existé au titre d’une religion unique existant sur un temps unique – qui serait à même de prouver qu’elle existe, pour s’acquitter de je ne sais quelles dettes à régler à une caissière de l’univers ?

 

Au temps de mon travail d’agent recenseur nécessiteux, j’ai vu des dizaines de passeports Nansen, de vieux réfugiés arméniens. Je ne connaissais pas la chose. Bien plus tard, dans les années quatre-vingt, demandant ses papiers à un jeune tsigane de treize ans qui s’était introduit dans ma cave pour voler, j’ai retrouvé le même passeport d’apatride. J’ignore ce que ce jeune homme est devenu.

 

 

Identité, suite.

 

Je suis moi-même, le même que moi. Il y a des adages, au cours du temps, qui disent soit unum nec idem, soit idem nec unum, ou encore idem et unum, illustrant l’identité du même, sa non-identité, ou la ressemblance de celui qui paraît être le même. Pour être le même que moi, il me faut un dossier, un papier, que sais-je encore, alors que des orteils aux doigts, en passant par mon nombril, de la plus ancienne enfance jusqu’à présent, même sans avoir photographié mon visage ou l’avoir vu dans un miroir fêlé de 1943, je sais que je suis moi.

 

Chacun sait qu’il est lui, chacune sait qu’elle est elle. La carte montrant qu’il ou elle est lui ou elle est le début d’une schizophrénie voulue. Qu’il y ait une garantie commerciale pour parer les escroqueries, une garantie civique pour parer les tricheries électorales, d’accord. Mais l’identité humaine n’est pas le mélange et la confusion de tout et de tous. C’est une invitation à la découverte de l’humain en tous, et l’humain, c’est la variété de toutes les nations, de toutes les identités, la variabilité infinie et indéfinie.

 

Il y a six mille langues ou plus encore, toutes en cours perpétuel de transformation, et encore bien plus d’individus, tous en cours de croisements infinis. C’est à la découverte et à l’apprentissage mutuel de ces langues, à la connaissance de ces nations et de ces individus, qu’invitent ces lignes. La découverte de la nation humaine, sans papiers, avec comme seule démarcation l’espace sans fin.

 

Tous petits enfants, orteils, doigts et bouches : passer les frontières, travailler et jouer, parler les uns avec les autres. Bâtir une humanité qui unisse la terre au ciel, et de là, recouvre toute la face de la terre. Aucun dessein n’est dès lors irréalisable, si nous apprenons tous les uns des autres.

 

piaillée 50

L’emploi de « ou » francoprovençal et « y » français régional, thème de cette piaillée n° 50, a été évoqué dans la piaillée n° 25. Ici, Mme Louise pose à ce propos une question plus vaste, celle des régionalismes dans la langue française.

 

La Constitution française dit que le français est la langue de la République. Cette affirmation, prise au sens strict, pose l’existence d’une seule langue française, donc de l’emploi de mots, expressions et locutions fixés par un usage qu’entre autres l’école transmet. La tradition remonte au grammairien Vaugelas, qui a édicté le bon usage du français au milieu du XVIIe siècle, puisant sa matière dans le langage de la Cour du roi et des écrivains de son temps. « Dites… Ne dites pas… ». L’exemple souvent cité est celui de la numération : « dites quatre-vingt-dix, ne dites pas nonante ». Et pourquoi donc, en fait ?? Ceux qui apprennent le français butent sur ces mots absurdement compliqués.

 

Toute langue d’usage international, comme le français, l’anglais, l’espagnol, l’arabe, le portugais, le russe, le bahasa etc. ont d’innombrables variantes locales dans tous les domaines : articulation, vocabulaire, grammaire etc. Cela induit une grande souplesse, non seulement linguistique, mais aussi – pourquoi ne pas le dire ? – culturelle et même philosophique. Il n’est que de considérer toutes les « actions » que mènent les campagnes de la francophonie, qui, on ne le sait peut-être guère, ne sont pas parties de France.

 

Il semble que la France, dans les traditions de l’enseignement, des réformes de l’orthographe, même timides, adoptées dans d’autres pays francophones, bute sur cette affirmation constitutionnelle, héritière peut-être de Vaugelas (qui n’en pouvait mais !), mais aussi du « bon goût » de Nicolas Boileau, des règles rigides édictées par Voltaire (que nous aimons tant – mais… qui n’a pas ses défauts ?) et aussi de la formation des enseignants, tenus de lutter contre des usages locaux disparus depuis belle lurette.

 

C’est ainsi que « L’Officiel du jeu de scrabble », édité par Larousse, se voit obligé par intérêt commercial d’intégrer des variantes du français, mais qualifiées d’étrangères : « belgisme, helvétisme, québécois etc. », alors que, surtout pour les deux premières catégories, il s’agit d’emplois « bien français », mais qui théoriquement n’ont pas leur place dans un hexagone où, selon la Constitution française, « tout le monde causent pareil… », si j’ose m’exprimer ainsi. Ainsi, « septante, huitante, nonante » sont pourvus des abréviations niaises « belg. helv. », alors qu’ils se disent un peu partout en France même, tout au moins tant que l’enseignement ne les en aura pas chassés et que les bonnes gens ne vous déclareront pas d’un air benoît : « Ah ? tu es Suisse ? (Belge ?) etc. ».

 

Notons à ce propos l’enrichissement constant qu’apportent les variantes de notre belle langue internationale. Pensons par exemple à « taiseux » (qualifié de « belg. québec. »), mais bien plus nuancé et plus clair que « taciturne ». Pensons aussi à « pattemouille » (cette fois-ci non qualifiée de « helv. », bien qu’elle soit de formation purement francoprovençale), qui serait appelée en français standard… « chiffon humidifié utilisé pour le repassage » – ouf !

 

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

« Ma pitita-filli é picassia pasque l’a fat ina fauta à l’ecola. – Oh ! Mais l’a toujors iu di su di, Mme Louise. – L’a ecrit J’y prends ou lieu de Je le prends. – Ah bon ? Et que don que le volet don tant prindre ? – Acota-me don, mon Glaudo, vé nos, o n’é pâ parer quand o dét J’ou preno, je lo preno et je la preno. – Certes bien ! Je preno tot cinqui, je preno lo train, je preno la queliri à sopa… – T’âs bien comprès ! O-v é na finessi qu’o n’i a pâ in français. – Et perque don qu’i diont J’y prends, dins la région ? Nos sons-to plus fins ?– Les autres vès, tot lo mondo parlâvont noutra linga, à la campagni coma vé San-Tiève ou Liyon. Et quand le gins ant d’abôrd franceyi, il ant gardâ cela différinci in désant y pe rimplaci ou, que désigne lo neutro. Vorindret, o dét qu’o-v é faux de dére je voudrais y acheter, et qu’o-vé de liyonnais ou de gâgâ de San-Tiève. I ne sant pâ que cela distinction intre neutro, masculin et féminin remonte ou latin. In effat, ou vint de hoc…– O Mme Louise, vos m’ouz espliquarés cetos coups ! Mé voutra miya… – Léssi don la métra fére son travar. O n’é pâ iella que changira le règles dou français ! »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Ma petite-fille est vexée parce qu’elle a fait une faute à l’école. – Oh ! Mais elle a toujours eu dix sur dix, Mme Louise. – Elle a écrit J’y prends au lieu de Je le prends. – Ah bon ? Et que voulait-elle donc prendre ? – Ecoute-moi donc, mon Glaude, chez nous, ce n’est pas la même chose de dire J’ou preno, je lo preno ou je la preno (« J’y prends, je le prends, je la prends ») – Bien sûr ! Je prends tout cela, je prends le train, je prends la cuiller à soupe… – Tu as bien compris ! C’est une subtilité qui n’existe pas en français. – Et pourquoi dit-on J’y prends, dans la région ? Sommes-nous plus subtils ? – Autrefois, tout le monde parlait notre langue, à la campagne comme à Saint-Etienne ou Lyon. Et quand les gens se sont mis à parler français, ils ont conservé cette différence en disant y pour remplacer ou, qui désigne le neutre. Aujourd’hui, on dit que c’est faux de dire je voudrais y acheter, et que c’est du lyonnais ou du gaga de Saint-Etienne. On ignore que cette distinction entre neutre, masculin et féminin remonte au latin. En effet, ou vient de hoc… – O Mme Louise, vous me l’expliquerez un de ces jours ! Mais votre fillette… – Laisse donc la maîtresse faire son travail. Ce n’est pas elle qui changera les règles du français ! »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

piaillée 49

Dans cette 49e piaillée, nous pouvons saluer l’envolée lyrique du Glaude, lancée par la défense d’un des trois Armstrong, le premier ayant été musicien, le second astronaute, et le dernier champion du Tour de France, soutenu par des produits dopants. Aux yeux de notre ami – et peut-être aux yeux d’autres personnes, qui considèrent qu’un humain n’est pas « d’un bloc » -, il reste un élément d’émotion, que nous lui sommes reconnaissants de signaler à Mme Louise.

 

Une petite note à propos de « garêtre » (guérir). Nous savons que le francoprovençal, comme ses cousines les langues romanes (issues du latin), est riche en variétés de formes conjuguées. Aux yeux de ceux qui apprécient l’ordre, cette « forêt » peut paraître irritante, mais pour ceux qui aiment l’aventure, elle réserve des surprises, surtout dans le domaine de la grammaire comparée, si l’on met côte à côte des formes verbales du francoprovençal, de l’occitan, du français, de l’italien etc. et aussi… du latin !

 

Si la question vous intéresse, revenez – comme dans le jeu de l’oie – à la piaillée n° 3, où on vous présente les verbes inchoatifs et leur conjugaison originale dans le francoprovençal. On vous y présente les verbes « fini » et « murêtre ». Ce sont deux formes d’infinitifs qui, selon les lieux, peuvent s’« échanger ». Je n’ai jamais rencontré la forme « finêtre », mais elle peut fort bien exister çà et là. Quant à « murêtre », on trouve en général « muri ». Vous avez constaté que la conjugaison se fait sur la base « –esc– », d’où « je finèsso », « i murèssont », etc. Ce suffixe –esc-, d’origine latine poétique, peut donc, je pense, sous l’influence de deux verbes qui possèdent une forme rappelant les verbes inchoatifs – « connutre » ou « connêtre » (je connusso / connèsso etc.) et « nêtre » (je nèsso etc.), influencer l’infinitif des verbes véritablement inchoatifs et donner ces formes typiquement et exclusivement francoprovençales telles que « murêtre », « finêtre ». ou « garêtre ». J’ignore si d’autres verbes s’y ajoutent. Cherchez de votre côté !

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

La Louise éte faticâ. « Te qu’ésse quâsi in journalisto, te podriâs devès ecrire tot solet de chouses d’actualitâ dins l’Essor ? », que le me fésit. « – Perque pâ ? », que je reponis. « Vos sonjis que je surins zou fére ? – Oua, suramint ! Et com’icin, je chômarai na brèsa… » Adon, me vetia, et je compto que je porè abondâ de la pluma.

 

Tè, pârlons don de musica, de luna et de vélo. Ayis-vos remarquâ qu’o i a très Armstrong que tot lo mondo connussont ? Lo plus vieu, Louis, joyâve de trompetta de jazz coma in’anjo, celu dou mitan, Neil, ayet grapilli tant que su la luna, et lo plus jouéno, Lance, ayet gâgni set saisons attenant lo Tor de Franci, mais assadâ de michantes drogues pe donâ in bon coup de man à sos mollets… I l’ant d’abôr condamnâ, mais je sonjo qu’o n’impachira pâ duës chouses : que nos avancessians à appoyi su le pédales le fins de semana, et étot que nos gardessians, mâgrâ se frouilleries, lo soveni d’ion qu’ayet surmontâ sa maladie et montrâ que châquion pout espérâ de garêtre coma-se. De celos très dius, o ni a ion qu’a chu, mais o nos réste los dous autros, que nos bâillont l’invia de fére de brâva musica et de nos involâ vé les etèles…

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

La Louise était souffrante. « Toi qui es presque journaliste, tu pourrais peut-être écrire seul des choses d’actualité dans l’Essor ? », me dit-elle. « – Pourquoi pas ? », répondis-je. « Vous pensez que je saurais le faire ? – Bien sûr ! Et ainsi, je me reposerai un peu… » Alors me voici, et j’espère que je saurai manier la plume.

 

Tiens, parlons donc de musique, de lune et de vélo. Avez-vous remarqué qu’il y a trois Armstrong que tous connaissent ? Le plus vieux, Louis, jouait de la trompette de jazz comme un ange, celui du milieu, Neil, avait grimpé jusque sur la lune, et le plus jeune, Lance, avait gagné sept années de suite le Tour de France, mais avalé de méchantes drogues pour donner un bon coup de main à ses mollets… On vient de le condamner, mais je pense que cela n’empêchera pas deux choses : que nous continuions à appuyer sur les pédales le week-end et aussi, malgré ses tricheries, que nous gardions le souvenir d’un homme qui avait surmonté sa maladie et montré que chacun peut espérer guérir comme lui. De ces trois dieux, l’un est tombé, mais il nous reste les deux autres, qui nous donnent l’envie de faire de belle musique et de nous envoler vers les étoiles…

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

 

piaillée 48

Dans cette piaillée n° 48, les deux voisins disputent à propos de la distinction entre la Toussaint (1er novembre) et le Jour des Morts, qui en est le lendemain. Le Glaude, toujours prêt à se précipiter la tête la première (pléonasme…) dans une erreur, se fait corriger par sa voisine, qui cite un passage d’une pièce de théâtre jouée dans un village des environs en 1937.

 

Le monologue du vigneron qui se plaint de la paresse et du laisser-aller de son épouse s’inscrit dans la très ancienne tradition du mal-marié, variante des écrits misogynes. Notons aussi que l’image miroir de cette tradition, celle de la femme maltraitée, apparaît justement dans la piaillée qui précède (n° 47), sous la plume de Laurent de Briançon, poète grenoblois du XVIe siècle.

 

Il y a dans cette comédie des termes intéressants. « Crèpi », « crèche », est un mot aussi bien de la  langue de l’agriculture que de la religion, et témoigne du son origine, plus discernable en francoprovençal qu’en français : « krippia », qui désigne dans la langue germanique (des Francs) la mangeoire des animaux.

 

Quant au « crosson » (« berceau »), les étymologistes en font un mot gaulois, donc employé avant la colonisation romaine et resté dans la langue du pays en dépit de l’adoption du latin. Une variante en est « lo cro », de même sens, et on y joint le verbe « crossi » (« bercer »). J’ajoute que le radical de « bercer » est considéré également comme gaulois.

 

Comme la langue des Gaulois est pour longtemps, et peut-être pour toujours, la grande inconnue des chercheurs, en dépit des rapprochements hasardeux que l’on fait avec les langues celtiques d’aujourd’hui, de deux mille ans plus jeunes ( !), restons prudents dans ces domaines, et évitons de « nos crossi » (« nous bercer ») d’illusions…

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

Hier madin, je veyo ma visina avoué de chrysanthèmos. « Vos allâs ou cemintiro, Mme Louise ? – Non, mon Glaudo, o sera per deman. Inqueu, o v é la Toussaint, lo jor de tuis los saints. – Oh, o n’i a certes iqui, que rachitont los péchous dou payis, j’espéro : lo Passique, que chapotâve sa fena, la mâre Groba, que fésiet de marchi nè… – Te finirés pe los juindre, à fôrci de cancornâ ! I ne t’ant pâs fat tôrt ? Tandis que lo vigneron de la « Crèpi de Vaugneray », na pici de théâtro que los mamis dou payis joyiront in 1937, ayet de raisons pe borlâ. Acota-lo :

 

« J’ai ina fenne que me fait bien de misères… La gaillorde pa sou caprices et sa mauvaisi humeur mette tojor lo ménageo sins deussus-desso… Hier lo sai, je rintrovo de la vigne tot trimpo de suageo, je ne sayins po seulement ou que poso ma piochi, la fenne n’étien pa à la maison… Elle rintre, et elle me dit : Te vétia chin d’ivrogne, te n’o incore rin fait vué, féniant… Enfin, j’ouvro la maison : que donc que je voyo dedins ? Lo coïvo d’un couto, l’arrosou de l’autre, lo crosson de l’éfant au biau mitan de la chambre, et lo pot de chambre qu’étient incore tot plein de la vielle… »

 

«  – Oh, je chusirè na meillou fena que lu… – Bona chanci, mon pouro Glaudo ! »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

Hier matin, je vois ma voisine avec des chrysanthèmes. « Vous allez au cimetière, Mme Louise ? – Non, mon Glaude, ce sera pour demain. Aujourd’hui, c’est la Toussaint, le jour de tous les saints. – Oh, il y en a sûrement ici, qui rachètent les pécheurs du village, j’espère : le Passique, qui battait sa femme, la mère Grobe, qui faisait du marché noir… – Tu finiras par les rejoindre, à force de cancaner ! Ils ne t’ont pas porté tort ? Alors que le vigneron de la « Crèche de Vaugneray » une pièce de théâtre que les enfants du village jouèrent en 1937, avait des raisons de gémir. Ecoute-le :

 

« J’ai une femme qui me fait bien des misères… La gaillarde, par ses caprices et sa mauvaise humeur, met toujours le ménage sens dessus-dessous… Hier soir, je revenais de la vigne tout trempé de sueur, je ne savais même pas où poser ma pioche, la femme n’était pas à la maison… Elle rentre, et elle me dit : Te voilà, chien d’ivrogne, tu n’as encore rien fait aujourd’hui, fainéant… Enfin, j’ouvre la porte : que vois-je à l’intérieur ? Le balai d’un côté, l’arrosoir de l’autre, le berceau de l’enfant au milieu de la chambre, et le pot de chambre qui était encore tout plein de la veille… »

 

«  – Oh, je choisirai une meilleure femme que lui… – Bonne chance, mon pauvre Glaude ! »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

piaillée 47

Parure, toilette, élégance féminine forment la thématique de cette piaillée. En l’occurrence, les hommes, aussi bien le défunt mari de Mme Louise que son jeune voisin, sont toujours embarrassés pour faire des compliments autres que « vous êtes gaunée de neuf », comme le déclare maladroitement le Glaude.

 

Sa voisine en profite pour lui citer un passage du « Banquet des Fées », écrit entre 1550 et 1590 par Laurent de Briançon, poète grenoblois. C’est donc un très ancien texte littéraire francoprovençal. Les fées sont rassemblées pour tenir un banquet dans la montagne des environs de Grenoble, lorsqu’une des plus jeunes, arrivant hors d’haleine, explique son retard à la reine. Elle a été témoin des mauvais traitements infligés par un homme à son épouse. Les fées délibèrent alors pour décider des punitions qu’elles infligeront à ce mari indigne.

 

Ecrit en alexandrins, ce poème est une œuvre pleine de verve et de vie, et en même temps un document qu’on pourrait fort bien citer à notre époque, où l’on débat de la question brûlante de l’égalité des sexes dans tous les pays et tous les domaines. Le qualifier de « féministe » serait historiquement incorrect, mais… lisez-le seulement ! « Laurent de Briançon – Trois poèmes en patois grenoblois du XVIe siècle : Lo Batifel de la Gisen – Lo Banquet de le Fayes – La Vieutenanci du Courtizan », traduits et présentés par Gaston Tuaillon, Le Monde Alpin et Rhodanien, 1996.

 

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

« – O Mme Louise, cetu madin, o vos bâilliret vingt ians de moins, telamint que vos étes éléganta ! », que je dési à ma visina. « – O seret étot fran bien, mon Glaudo, que t’usses vingt kilos de moins de bétisi ! Mais te t’ésse quand mémo aperçu que j’ayin fat des afféres ous soldos d’automno. O n’é pâ coma mon pouro hommo, que ne veyet jamés que j’ayin na novela roba, mémo si a m’amâve fran bien, et je sonjo mémo que si in coup j’étien sortoua tota noua… Mais coma don que te troves mon insimblo-pantalon ? – Euh… je ne sè que dére, Mme Louise, sinon que vos vos étes gaunâ de novo, et qu’o fat certes plési ous zis dou visinajo… – Quand te dés quien, je sonjo ous vers que Laurent de Briançon, de Grenoblo, a composâ vé 1600, onque le jouénes fayes sont apré se mistifrisi :

 

« Iqui le Faye von lour faci miraillié,

Iqui chara lour groin, iqui se gatrouillié

Et iqui se farda, de pou qu’en tirigueina

Ele ne se montron u devan de la Reina »

 

« – Je ious tindrien certes bien compagnie, à celes miyes, plutout que d’allâ ou travar coma vore… – Va donc teni compagnie à ton patron ou lieu de brogi coma quien, o te fara gâgni ta cruta, mon pouro Glaudo… »

 

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

«  O Mme Louise, ce matin, on vous donnerait 20 ans de moins, tellement vous êtes élégante ! », dis-je à ma voisine. « – Ce serait très bien aussi, mon Glaude, que tu aies 20 kilos de bêtise en moins ! Mais tu t’es quand même aperçu que j’avais fait des affaires aux soldes d’automne. Ce n’est pas comme mon pauvre mari, qui ne voyait jamais que j’avais une nouvelle robe, même s’il m’aimait bien, et je pense même qui si une fois j’étais sortie toute nue… Mais comment trouves-tu mon ensemble-pantalon ? – Euh… je ne sais que dire, Mme Louise, sinon que vous êtes vêtue de neuf et que cela fait sûrement plaisir aux regards du voisinage… – Quand tu dis cela, je pense aux vers que Laurent de Briançon, de Grenoble, a composés en francoprovençal vers 1600 et où il décrit des jeunes fées  en train de faire toilette :

 

« Ici, les Fées vont se mirer,

Là se laver le visage, là se baigner

Et là se farder, de peur qu’en tire-gaine

Elles ne se montrent devant la Reine »

 

«  Je leur tiendrais bien compagnie, à ces fillettes, plutôt que d’aller au travail comme maintenant… – Va donc tenir compagnie à ton patron au lieu de rêvasser ainsi, ça te fera gagner ta croûte, mon pauvre Glaude… »

 

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

piaillée 46

Cette 46e piaillée nous donne quelques passages d’une chanson de chasseurs, chantée sur un air de cor de chasse. Chaque village possède la sienne propre, imitée des voisines, mais contenant les noms des habitants et des lieux familiers. Le ton en est toujours moqueur, mais les mêmes plaisanteries, répétées, sont prises avec le sourire, puisque la chanson resserre les liens amicaux.

 

Pour « le vent », on distingue « l’ora » et « lo vint ». Le premier est un terme général, tandis que « lo vint » est déterminé par sa provenance : « vint dou mijor  (« du Midi ») « vint d’Auvergni » appelé aussi « traversa ». Celui du Nord est « la bisi ». Il y a aussi des noms locaux pour les vents particuliers des régions au relief accidenté, comme « la burla ».

 

« Ora », qui vient du latin « aura », de même sens, est apparenté au français « orage », qui désigne à l’origine le vent fort annonciateur de la pluie plus que la pluie elle-même. Il joue un rôle dans la toponymie (= noms de lieux), par exemple dans le joli nom du « Col de toutes Aures » ou « de la Croix de toutes Aures », dans l’Isère. Ce nom risque de ne pas être compris de ceux qui n’ont pas de notions de francoprovençal, mais il est préférable de le garder plutôt que de le traduire par exemple en « Col des Quatre Vents », qui serait plus banal.

 

On trouve ici et là des rues appelées bizarrement « Chemin des Heures ». Il me semble que c’est là l’adaptation erronée d’un francoprovençal « Chamin de les ores », qui sonnerait aux oreilles d’une personne ignorant la langue locale comme « de le zeu-es », étant donné que le o est très ouvert et que le –r– intervocalique se prononce très faiblement. Les « chemins » en question sont toujours exposés aux quatre vents… Bien sûr, pour se prononcer plus nettement, il faudrait avoir des attestations anciennes. Mais il faut toujours se méfier des mauvaises interprétations des mots, reproduits sous une forme erronée sur les cartes et sur les plans.

 

Je pense à un « Chemin Prompt » d’un village du Lyonnais, qui effectivement est très rapide… à la descente seulement !, mais qui est en fait un « chemin pentu », du francoprovençal « prond » correspondant à « pentu, profond ». On connaît aussi l’exemple étonnant du « Pas des Lanciers » en Provence, qui n’a sans doute jamais vu de ces militaires, puisque son vrai nom provençal est « Pas dé l’Ancién », « Col de l’Angoisse », car il est très resserré. Faisons un tour au-delà de la mer : il existe en Tunisie un « Djebel me n’arf », qui signifie « Montagne je ne sais pas », car, dit-on, un cartographe français, ignorant la langue locale (le cas ne se présente pas seulement chez nous !), demanda à un homme le nom de cette montagne, à quoi ce dernier fit la réponse susdite…

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

« Mme Louise », que je dési à ma visina, « vetia qu’o biseye. Nos n’ayans pâ besoin de quien-qui ! – Mon Glaudo, l’ora nos rind de servicios ! – Oua, ous marchands de chapiôs, quand o n’i a ion qu’a près l’èr… – Mais le fat viri les éoliennes : o faut rimplaci lo nucléairo… – Certes, mais i ne sont pâ fran contints tiran la Ricamarie, on qu’o va plantâ de dizenes de celos brâvos molins su los molârs pe fére de corant ! O fa codre le liures, et los chassous marronont… »

 

« Justamint », que le me fésit, « coma o i é la Saint René, vans vère noutron René lo chassou ! – Oua, a nos chantara la chanson de la chassi ! Vos la sayis ? » Oh, je n’ayin pâ songi que le chante coma in macariau amorous… Trop târd ! Le commincit :

 

« Din lous invars comme din lous adrets

O ne faut pô de plombs bigos

O ne faut que de plombs drets.

Tony Bador qu’é toujor préto

Ne fé que soutô su son percussion

Disé à se fenes – finèssi de pinsô le bétye

Je coron touô in cayon

To lo long dou chemin a zieutôve :

A la placi de son solitéro

O n’y aye qu’un formidôblo ginè ! »

 

« Bravo, Mme Louise », que je fésis pe sauvâ mes orilles, « modons, nos trinquarans insion ! – Oua, mon Glaudo… »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Mme Louise », dis-je à ma voisine, « voilà la bise. Nous n’avions pas besoin de ça ! – Mon Glaude, le vent nous rend des services ! – Oui, aux marchands de chapeaux, quand on en a un qui a pris l’air… – Mais il fait tourner les éoliennes : il faut remplacer le nucléaire… – Certes, mais ils sont mécontents du côté de la Ricamarie, où on va planter des dizaines de ces jolis moulins sur les collines pour faire du courant ! Ça fait fuir les lièvres, et les chasseurs protestent… »

 

« Justement », me dit-elle, « comme c’est la Saint René, allons voir notre ami René le chasseur !  –  Oui, il nous chantera la chanson de la chasse ! Vous la savez ? » Oh, je n’avais pas pensé qu’elle chante comme un geai amoureux… Trop tard ! Elle commença :

 

« Dans les envers comme dans les adrets,

il ne faut pas de plombs tordus,

il ne faut que des plombs droits.

Tony Bador, qui est toujours prêt,

ne fit que sauter sur son fusil,

disant à ses femmes : finissez de nourrir les bêtes,

nous courons tuer un sanglier.

Tout le long du chemin, il observait :

à la place de son solitaire,

il n’y avait qu’un énorme genêt ! »

 

« Bravo, Mme Louise », lui dis-je pour sauver mes oreilles, « allons-y, nous trinquerons ensemble ! – Oui, mon Glaude… »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

piaillée 45

Mme Louise complète ce qui a été dit dans la Piaillée n° 43 et parle de l’origine de la « turquie », « trequeilla » ou autre termes voisins concernant le maïs ou les feuilles de maïs utilisées comme litière. Elle signale ici que, comme la pomme de terre et d’autres plantes, cette céréale nous vient d’Amérique. Son jeune voisin ne trouve pas de réponse à la question de savoir ce que mangeaient les gens avant l’introduction de ces denrées…

 

45 Pi