piaillée 55

Le fameux calendrier des Mayas du Mexique semblait prévoir la fin du monde pour le 21 du mois, ce qui faisait vendre du papier aux journaux et donnait de l’audimat aux médias. Le Glaude, toujours « branché » sur la télé, est sensible à ces bruits, mais heureusement, sa voisine est là pour le rassurer.

 

On peut noter dans leur dialogue une différence entre le francoprovençal et le français qui intrigue et amuse toutes les générations : « serpint » (serpent) est féminin, alors que « vipéro » (vipère) est masculin (ce qui fait que le fameux monstre du Loch Ness est une dame – et pourquoi pas ?). Il en va de même pour « la livra » ou « la liura » (« la lièvre » des chasseurs du pays).

 

On notera aussi que « fantouma », qui en fait est plus un mannequin ou un épouvantail qu’un revenant, est également féminin. Cela dit, la grand-mère du Glaude lui disait, en plaisantant à demi : « O, je ne volo pâ descindre à la cava, j’è pou, o i a certes ina fantouma lè ! (« Oh, je ne veux pas descendre à la cave, j’ai peur, il y a sûrement un fantôme ! »)

 

Mais il est possible que ce féminin soit dû à la désinence –a du mot d’origine (« phantasma », ou peut-être « phantagma », vision, imagination en dialecte phocéen), qui a été employé par les Grecs de Marseille, qui fondèrent la ville au VIe siècle avant notre ère. Ce terme passé dans la langue provençale du Moyen-âge « remonta » vers le nord, d’où notre francoprovençal « fantouma », qui a gardé le « -a » et donc le genre féminin qui lui correspond en principe.

 

 

 

 

La piâilla francoprovinçala

 

« Mme Louise, creyis-vos à la fin dou mondo ? – Le vindra quand-se, mon Glaudo. – Justamint, j’è demandâ ou Marius perque don qu’al apointâve sa forchi et inchaplâve sa dayi, qu’o n’é pâ fran lo timps de se nin servi. ‘O i é per parâ los Martiens, que van devalâ lo vingt-ion, coma i zou diont dins lo jornau. Et je m’in voué allâ vé lo notéro per fére inregistrâ mon testamint. – A ne vodra pâ, mon pouro Marius. – Ah ? Perque don ? – Si a murè coma los autros, a n’ara pâ fauta de ta pugna de sous’. A m’a oussitout viri lo dous… – Per in coup, t’âs bien parlâ, mon Glaudo ! Cela fin dou mondo annonci – qu’i diont – per los Mayas, o me rappele l’histoire de la serpint dou Loch Ness. – J’ai bien vu de vipéros ou de giclos, mais jamé de serpint dou Loquenièce. – O i éte ina serpint d’éga géanta que los jornaux n’in parlâvont ou mè d’oût, quand o n’i ayet pâ bien à contâ. Et i la fésiant mémo vère in foto… – Je compreno bien, Mme Louise : vorindret, o i a tant d’abonda dins l’actualitâ qu’o n’a pâ à cherchi incore de râfoles ! – Ma fa, vetia mé in bon filosofo ! – Quon qu’o i é incore, cela béti ? Vos n’ayis don pâ pro avoué voutra fantouma de serpint ? »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

La causette francoprovençale

 

« Mme Louise, croyez-vous à la fin du monde ? – Elle viendra en son temps, mon Glaude. – Justement, j’ai demandé au Marius pourquoi il affûtait sa fourche et battait sa faux, car ce n’est pas bien le moment de s’en servir. ‘C’est pour chasser les Martiens, qui vont atterrir le 21, comme ils le disent dans le journal. Et je vais aller chez le notaire pour faire enregistrer mon testament. – Il refusera, mon pauvre Marius. – Ah ? Pourquoi ? – S’il disparaît comme les autres, il n’aura pas besoin de ta poignée de sous’. Il m’a aussitôt tourné le dos… – Pour une fois, tu as bien parlé, mon Glaude ! Cette fin du monde annoncée prétendument par les Mayas me rappelle l’histoire du serpent du Loch Ness. – J’ai bien vu des vipères ou des couleuvres, mais jamais de serpent du Loquenièce. – C’était un serpent d’eau géant dont les journaux parlaient en août, quand il n’y avait pas grand-chose à raconter. Et ils le montraient même en photo… – Je comprends bien, Mme Louise : en ce moment, il y a tant de choses dans l’actualité qu’on n’a pas besoin de chercher encore des sottises ! – Ma foi, quel bon philosophe que voilà ! – Qu’est-ce encore que cette bête ? Votre épouvantail de serpent ne vous suffit donc pas ? »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

 

piaillée 54

Cette piaillée n° 54 nous donne l’occasion de parler d’une forme populaire de français local, la « langue de Guignol », que l’on confond souvent, sous le nom de « lyonnais », avec le francoprovençal dans sa variété lyonnaise (qui n’est pas de la ville de Lyon, mais du Pays lyonnais). D’où le quiproquo dont fait état le Glaude. La parenté entre le francoprovençal, disparu du langage urbain de Lyon à la fin du XVIIIe siècle, et la langue d’aujourd’hui dite « lyonnaise », réside essentiellement dans des mots, comme celui de « gone » (jeune garçon) que cite le Glaude.

 

La présente piaillée est aussi un hommage ému de l’auteur de ce texte à son ami Jean-Guy Mourguet, homme de théâtre et montreur de marionnettes, disparu en 2012, et effectivement admirateur des « roses crémières » du Glaude dans sa cour villageoise des Monts du Lyonnais.

 

Tous les usages linguistiques évitent de nommer la mort et recourent à des périphrases, parfois humoristiques. C’est ainsi que le Glaude emploie la locution « a nos a dét à la revuya », que tous comprendront. Par contre, « levâ la varna » reste énigmatique. Certes, on pense à « levâ le broches », littéralement « lever les pattes », pour lequel point n’est besoin d’explications. Mais si l’on sait que « la verna » désigne un arbre du bord de l’eau (verne ou aulne), cette locution attend des éclaircissements. Mystère !

 

 

 

 

 

La piâilla francoprovinçala

 

« Mme Louise, je bevien pot avoué in copain, quand o m’a demandâ quina linga que nos parlâvons. – ‘Lo francoprovinçal dou Liyonès’, que j’è fat, ou ‘lo liyonès’, si vos amâs mi. – Mé nos sons de Liyon, nos pârlons lo liyonès, et o ne simble pâ lo voutron !’ (i désiant certes tot cin in francès). Vos qu’étes savanta, poyis-vos me bailli d’explications ? – Te sâs, mon Glaudo, à Liyon, i parlâvont dimpu toujors lo francoprovinçal, et quand i n’ant perdu l’usajo, o i a in cuchon de mots qu’il ant gardâ, qu’o fat la linga de Guignol. – Ah oua, Guignol, lo copain de Gnafron ! I me fésiant d’abôrd rire, quand nos étians gonos ! – Eh bien nin vetia ion, de mot liyonès que vint dou francoprovinçal ! – O Mme Louise, à propous de gonos, o n’i a ion que nos a d’abôrd dét à la revuya ! – Te pârles dou Jean-Guy Mourguet, qu’a levâ la verna, lo darri descindant dou Laurent, qu’invintit Guignol in 1808. Te te sovins de quand al éte venu nos vère iqui et qu’a nos fésit de complimints su noutres ‘roses crémières’… – Ah oua ! a nos a bien fat rire. Et arrimé, quand j’avisarè de roses tremires, je songirè à tot ce qu’al a fat per los gonos de pertot et per Guignol et Gnafron… »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Mme Louise, je prenais un verre avec un copain, lorsque on m’a demandé quelle langue nous parlions. – ‘Le francoprovençal du Lyonnais’, ai-je dit, ou ‘le lyonnais’, si vous préférez. – Mais nous sommes de Lyon, ont-ils répondu, nous parlons le lyonnais, et il ne ressemble pas au vôtre !’ (ils disaient cela en français, bien sûr). Vous qui êtes savante, pouvez-vous me donner des explications ? – Tu sais, mon Glaude, à Lyon, on parlait depuis toujours le francoprovençal, et quand on en a perdu l’usage, on a gardé une foule de mots, ce qui constitue la langue de Guignol. – Ah oui, Guignol, l’ami de Gnafron ! Ce qu’ils me faisaient rire, quand nous étions gones ! – Eh bien, en voilà un, de mot lyonnais qui vient du francoprovençal ! – O Mme Louise, à propos de gones, il y en a un qui vient de nous dire adieu ! – Tu parles de Jean-Guy Mourguet, qui vient de décéder, le dernier descendant de Laurent, qui inventa Guignol en 1808. Tu te rappelles qu’il était venu nous voir ici et qu’il nous complimenta sur nos ‘roses crémières’… – Mais oui ! il nous a bien fait rire. Et désormais, quand je regarderai des roses trémières, je penserai à tout ce qu’il a fait pour les ‘gones’ de partout et pour Guignol et Gnafron… »

 

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

 

 

 

 

 

 

piaillée 53

Cette piaillée n° 53 tourne autour d’un dicton météorologique aussi poétique qu’énigmatique. Comme tous les dictons, il a non seulement un sens évident (une fois décrypté), mais aussi un sens symbolique certainement très riche, au moins autant que ce minuscule nuage que personne ne remarque et qui va déclencher des perturbations. Ces trois « trochées » dansants concentrent toute la musicalité du francoprovençal. Répétez-les en vous-même en scrutant un ciel d’azur ! Il y a souvent une niôla prima à un coin de l’horizon.

 

La météorologie préoccupe autant les citadins que les ruraux. C’est d’une certaine manière le seul élément chaotique de nos vies bien réglées. En outre, pour celui qui vit de la terre, le temps à venir a une importance capitale, d’où un grand nombre de dictons, proverbes, locutions et mots, d’un emploi parfois rare, surprises émerveillées de l’explorateur du vocabulaire. Ainsi, « niôla », contrairement au français, qui marque la différence entre brouillard et nuage, correspond aux deux, mais possède une sorte de doublet moins connu, « nibla », venant apparemment du même terme latin « nebula », mais par un cheminement mystérieux. « Nibla » désigne cette brume légère qui s’élève du sol à l’aube ou au crépuscule.

 

Les noms des précipitations sont variables selon la saison. « Marsia », apparenté au mois de mars, est donc une giboulée. Pour les averses de neige, même fondue, on parle de « macariauda », mot un peu étrange, qui ressemble au « macariaud », le geai. Qu’y a-t-il de commun entre eux ? Le nom de cet oiseau rappelle celui de ses cousins marins, macareux et macreuse, mais là aussi, que ferait notre brave geai automnal des bois de chênes sur les récifs océaniques ? Poésie des mots, diversité des langues…

 

 

 

 

 

La piâilla francoprovinçala

 

« Mon pouro Glaudo, j’ai fran la téta que gassoille ! », que me fésit la Louise, ma visina. Faut dére que je ne l’ayin d’abôrd pâ connu : l’ére trimpa coma in miron qu’aret chu dins la buya. « O féset fran biau, je su modâ vère ma cusina sins prindre de pâraplévi. O i ayet bien na drola de pitita niôla ou coin dou cier, et j’arin dû me rappelâ de ce qu’i disian les autres vès : ‘niôla prima tire’ ! – Que ? I é-to d’arabo ? – Mais non, grand bredin ! ‘Niôla prima’, o i é na matroua niôla. – Ah oua ! Mais quon que le ‘tire, cela niôla ? – Si t’ayâs de que dins lo cassot, te trovariâs certes… – Ben oua ! Ina niôla tint se pou matroua pout tiri, o vout dére fére veni in cuchon de grousses niôles, qu’o fara na bona marsia… – O mon Glaudo, que je su fiera d’avè in visin qu’a tant d’émo ! – Mme Louise, je su vrè confus… – Te n’âs jamais songi à rintrâ à la météo ? – Vos me veyi souteyi à la télé davant na cârta de Franci ? – O n’i a pâ que quien. T’ariâs pu travailli dins in bureau, à carculâ lo timps qu’o va i avè… – Me fére sampilli per totes les gins dou payis per la fre ou la chaud qu’o fat, non meci ! – Eh oua, o ne pout pâ fére plaisi à tot lo mondo… »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

 

La causette francoprovençale

 

« Mon pauvre Glaude, je perds vraiment la tête ! », me dit la Louise, ma voisine. Il faut dire que sur le moment, je ne l’avais pas reconnue : elle était trempée comme un chat qui serait tombé dans la lessiveuse. « Il faisait beau, je suis allée voir ma cousine sans prendre de parapluie. Il y avait bien un drôle de petit nuage au coin du ciel, et j’aurais dû me rappeler ce qu’on disait autrefois : ‘niôla prima tire’ ! – Quoi ? C’est de l’arabe ? – Mais non, grand niais, ‘niôla prima’, c’est un petit nuage. – Ah oui ! Mais qu’est-ce qu’il ‘tire, ce nuage ? – Si tu avais quelque chose dans la cervelle, tu trouverais sûrement… – Ben oui ! Un tout petit nuage peut tirer, c’est-à-dire faire venir une masse de gros nuages, ce qui donnera une bonne averse… – O mon Glaude, que je suis fière d’avoir un voisin qui sait tant de choses ! – Mme Louise, je suis vraiment confus… – Tu n’as jamais pensé à aller travailler à la météo ? – Vous me voyez sautiller à la télé devant une carte de France ? – Il n’y a pas que cela. Tu aurais pu travailler dans un bureau, à calculer le temps qu’on va avoir… – Me faire malmener par tous les gens du village pour le froid ou le chaud qu’il fait, non merci ! – Eh oui, on ne peut pas contenter tout le monde… »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

piaillée 52

Fin 2012, l’actualité révélait que non loin de chez nous, dans la Marne, les restes d’un mammouth témoignaient de l’abattage de l’animal par des hommes. A l’époque de cette découverte, on attribuait encore leur disparition à un réchauffement climatique, mais aujourd’hui, diverses constatations tendent à montrer que c’est la chasse qui aurait fait disparaître ces magnifiques animaux, comme d’autres encore à travers le monde. Mais nos deux amis ne pouvaient pas alors le soupçonner.

 

Mme Louise profite de l’occasion pour parler de l’accaparement des terres de paysans pauvres sous les tropiques, achetés à bas prix par de puissants groupes financiers. Nous ajouterons que ce n’est pas là chose nouvelle, car tout au long de notre histoire, crises frumentaires, pestes et guerres ont souvent conduit à l’aliénation des terres agricoles par ceux qui ne les cultivaient pas.

 

A notre rubrique linguistique, deux mots : « sarvages » et « gâta ». Le premier est issu du latin « silva », qui équivaut à « forêt ». Bien sûr, à l’opposé des terres d’élevage, la forêt est pleine de bêtes sauvages. Pensons à ce propos à un charmant village du Beaujolais et au col du même nom : les Sauvages. Toujours prêts à la raillerie, les environs ont brodé sur le caractère supposé des habitants, sans savoir – les ignorants – que le nom de la commune était dû aux bois qui l’entouraient. Les sauvages n’étaient donc pas du côté que l’on peut penser !

 

Le mot suivant montre une tournure fréquente en francoprovençal et en français régional. On va « au dentiste » quand on a une dent qui est « gâte ». Là où l’on dit « trempé », les gens disent « trempe » (j’étais tout trempe). Un moteur en panne est « arrête », et un gros mangeur est « tout gonfle » ou, parlant plus près du francoprovençal, « coufle » (du verbe « coflâ », issu du latin « conflare », d’où vient aussi le verbe « gonfler »). Cet adjectif verbal sans suffixe se retrouve dans la fameuse « pattemouille », qui est en fait une patte mouillée, citée dans le commentaire de la piaillée n° 50.

 

 

 

 

 

 

La piâilla francoprovinçala

 

« Mme Louise, qué biau mammouth qu’il ant decarruchi dins la Marna ! O i ayet de silex équiapâs, qu’o montrâve que de gins n’ayant depondu de taillons per se norri… Té que vos nin songis ? – Mon Glaudo, o i a cent mila saisons, i minjâvont de plantes sarvages ou de pitites bétiës, et quand per chanci o i ayet in mammouth môrt, i ne fésiant pâ la boba, mémo que la vianda éte gâta… Je sonjo qu’i n’ayant guéro à se betâ dins la corgnôla, pâ vrè ? – Mais, Mme Louise, quand mémo qu’il ayant sovint fam, i n’ant pâ tous petafinâ, que nos sons qui ! Herusamint, nos ans pro à mingi, et pâ selamint d’ous à miaula de mammouth ! – Certes oua, mon Glaudo. Mais so los tropicos, o i a sovint de sechés et de timps porri, et los païsans, que sont pouros, sont oubligis de vindre ious terres à de grous que se fichont bien d’iellos et curtivont per l’exportation ou l’industrie… – Donc quand j’achito de fiajoles ou de fruiti que venont de l’autro lâ de la terra, j’ingrésso d’affameûrs ? – Pâ toujors, mon Glaudo… Qu’o ne te fasse pâ regret ! Le gins ant ué na via in pou meillou que celos que se botiflâvont le boyes selamint quand i decuriant in mammouth crevâ su iou chamin… »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Mme Louise, quel beau mammouth on a trouvé dans la Marne ! Il y avait des silex taillés, qui montraient que des gens en avaient prélevé des morceaux pour se nourrir… Qu’en pensez-vous ? – Mon Glaude, il y a 100000 ans, on mangeait des plantes sauvages ou de petits animaux, et quand par chance il y avait un mammouth mort, on ne faisait pas la grimace, même si la viande était gâtée… Je pense qu’ils avaient peu à se mettre dans l’estomac, n’est-ce pas ? – Mais, Mme Louise, même s’ils avaient souvent faim, ils n’ont pas tous péri, puisque nous sommes là ! Heureusement, nous avons assez à manger, et pas seulement des os à moelle de mammouth ! – Bien sûr, mon Glaude. Mais sous les tropiques, il y a souvent des sécheresses et des intempéries, et les paysans, qui sont pauvres, sont obligés de vendre leurs terres à des gros qui se moquent bien d’eux et cultivent pour l’exportation ou l’industrie… – Donc, quand j’achète des haricots ou des fruits qui viennent de l’autre côté de la terre, j’engraisse des affameurs ? – Pas toujours, mon Glaude… Que cela ne te coupe pas l’appétit ! Aujourd’hui, les gens vivent un peu mieux que ceux qui ne se remplissaient la panse que quand ils découvraient un mammouth crevé sur leur chemin… »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

piaillée 51

Il est toujours amusant de constater l’aboutissement du voyage de tel ou tel mot à travers l’espace et le temps. Ainsi, de fil en aiguille, Mme Louise montre à son voisin la parenté étroite qui existe entre un terme francoprovençal local et un mot anglais mondialement connu et employé, passé entre autres en français : « budget ».

 

Le mot « bogi », employé en français régional sous la forme « boge », désigne un gros sac de jute contenant grains, pommes de terre etc., et que les écoliers du Forez utilisaient par plaisanterie au temps des cartables (dont notre Glaude, malgré sa jeunesse, imagine toujours qu’il est actuel !). Le français en a oublié l’usage depuis des siècles, mais le diminutif « bougette », petite bourse du temps jadis, a traversé la Manche avec les conséquences que décrit son érudite voisine.

 

A l’issue de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant au XIe siècle, la langue française de l’époque a perduré, des siècles encore, dans l’usage de l’aristocratie et de la bourgeoisie anglaises. A titre d’exemple, la fameuse « Chanson de Roland » fut écrite au XIIe siècle en « anglonormand », forme de français parlée des deux côtés de la Manche. C’est ainsi que l’anglais d’aujourd’hui peut révéler aux curieux un grand nombre de mots issus du français médiéval et souvent oubliés de notre langue nationale actuelle, mais pas obligatoirement de nos langues locales. Aux lecteurs de jouer à ce jeu de piste, ouvert parle Glaude et sa voisine…

 

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

« Le vacances sont finiës ! » que me fésit la Louise cetu madin. « Ah bon ? Mais per vos, o ne fat pâ de changimint ! – Oh si ! Mos pitits-efants sont d’abord modâ, et te ne los intindrés plus corratâ de pertot. – Mais i ne sont pâs si tarabâtos… – T’ésse brâvo, mon Glaudo. – Dret qu’i sont in vacances, i pont codre coma qu’i volont, pasqu’i n’ant plus de bogi à portâ. – Mais o n’i a plus de boges, mon Glaudo ! I betont tot dins in sa à dous. – Oua, suramint, j’ous ayin oublii… – Te pârles de boges, mais sayâs-tu qu’in budget, o i é na pitita bogi ? »

 

Je sayin certes que ma visina, qu’é fran savanta, allâve m’ouz expliquâ. « O dét ‘bogi’ ou lieu de ‘cartâblo’ pe rire : ina bogi é in gran sa pe portâ de grans ou d’autres chouses. Dins lo timps, i disiant ‘bogetta’ (‘bougette’ in français), pe parlâ d’ina pitita bogi pe zi gardâ sos liârds, ina bôrsa, que ! Et los Anglès ant près celu mot, in prononçant ‘budget’. Et quand nos ans reprès iou ‘budget’, nos ans retrovâ noutra ‘bogetta’ ! – Grâci à nos, i sant comptâ ious sous ! – Quési-te don, i ne sont pâ si badabets. Mais arrimé, te surés qu’o i a in rappôrt intre ina bogi de truffes et lo budget de l’Etat… »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Finies, les vacances ! », me dit la Louise ce matin. « Ah bon ? Mais pour vous, il n’y a pas de changement ! – Que si ! Mes petits-enfants viennent de partir, et tu ne les entendras plus trotter partout. – Mais ils ne sont pas si turbulents… – Tu es gentil, mon Glaude. – Dès qu’ils sont en vacances, ils peuvent courir comme ils veulent, car ils n’ont plus de boge (= cartable) à porter. – Mais il n’y a plus de boges, mon Glaude ! Ils mettent tout dans un sac à dos. – Oui, bien sûr, j’avais oublié… – Tu parles de boges, mais savais-tu qu’un budget, c’est une petite boge ? »

 

Je savais bien sûr que ma voisine, qui est très savante, allait me l’expliquer. « On dit ‘boge’ au lieu de ‘cartable’ pour plaisanter : une boge est un grand sac pour porter du grain ou d’autres choses. Jadis, ou disait ‘bogetta (‘bougette’ en français) pour parler d’une petite boge où garder son argent, une bourse, quoi ! Et les Anglais ont pris le mot ‘bougette’, en prononçant ‘budget’. Et quand nous avons repris leur ‘budget’, nous avons retrouvé notre ‘bougette’ ! – Grâce à nous, ils savent compter leurs sous ! – Tais-toi donc, ils ne sont pas si niais. Mais tu sauras dorénavant qu’il y a un rapport entre une boge de pommes de terre et le budget de l’Etat… »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

 

identité

Identité

 

 

Mot un peu menaçant, avec ses trois dentales et ses voyelles sifflantes, à peine adoucies par le « -den- », qui malgré tout sonne comme un danger de morsure. Gendarmes au coin d’une rue, lampe braquée sur un visage : « Identité ? »

 

 

Débuts.

 

Reprenons les jalons du temps d’une vie commencée. Bien avant que l’enfant de première conscience ne se hausse au niveau d’un miroir fêlé, usé, de 1943 (c’est encore « la guerre » !), encore couché, il voit ses mains, ses orteils encore accessibles en tirant sur ses courtes jambes et les portant à sa bouche pour les explorer, il examine son ventre et examine la partie visible de son corps déjà douloureux (des rougeurs brûlantes se font sentir entre les cuisses, tout juste adoucies par un talc à peine purifié et par des couches « de guerre » jaunâtres et craquelées). De visage, point, mais chaque doigt a un goût, le pouce gauche est sucré (il est bon à sucer), l’autre est salé. L’enfant est dit gaucher, bientôt corrigé, suivant les exigences du temps.

 

Le corps s’éloigne inéluctablement de l’être grandissant. L’enfant de sept ou huit ans reconnaît encore les petites irrégularités de pigmentation au creux des phalanges, dites taches de rousseur, ses chevilles, ses genoux, les petites verrues qui affectent ses doigts, les cors sur les orteils, mais la croissance incessante éloigne pour toujours son corps de son regard devenant adolescent, puis adulte. Les autres, parallèles, se révèlent à son regard, devenant un régiment de gamins et de grands qui poussent des cris, football, Tour de France, je ne sais quoi encore, auxquels je me joins, sans plus de conviction, je pense, que bien d’autres qui sont là, et qui, l’âge avançant, deviennent sympas et plus que sympas, à dix-sept ans, en terminale (en attendant de rejoindre les nouveaux amis, pleins d’une fine culture et d’une confiance absolue, vers la soixantaine, dans les campagnes, bien loin, jusqu’à l’horizon et même au-delà).

 

 

Cardentité.

 

Dans ces temps d’alors, en 1960, la mairie de l’arrondissement lance un appel pour embaucher des agents recenseurs. Et je suis pauvre, comme les étudiants sont pauvres. Le recensement est une obligation pour tous les gens qui habitent où ils habitent, même les clochards ou les sans-logis. On m’a donné l’un des derniers îlots disponibles, dont personne ne voulait, et j’ai vite compris pourquoi. C’est un quadrilatère à angles droits du côté du cours Lafayette, de la rue Masséna et de la rue Robert, à pan coupé du côté de la rue Juliette Récamier, qui traverse la ville en diagonale. Les logements sont minables, voire misérables, et les occupants sont en grande partie des étrangers, soit incapables de lire et d’écrire le français, soit illettrés, et je suis obligé de remplir moi-même leurs fiches, sans indemnité spéciale (en fin de compte, on m’en alloue une, minime, qu’un employé de mairie a trouvé dans les arcanes des règlements). Je dois demander en particulier les cartes d’identité. Certains me donnent leur livret de famille, et j’apprends alors qu’il y a des Français normaux et des Français de statut coranique, ces derniers possédant des feuillets supplémentaires à l’intérieur, le premier pour la seconde épouse, le deuxième pour la troisième épouse, etc. C’est un peu bizarre, mais si c’est la loi, baste ! A mes yeux, l’ironie amère de la chose, c’est de voir le niveau de vie de ces familles misérables, et d’imaginer ce qu’il deviendrait s’il y avait d’autres personnes à entretenir, les femmes ne travaillant pas.

 

Une des unités d’habitation est installée dans un ancien établissement de bains publics. Sur deux étages, des galeries courent autour d’un grand espace central, au fond duquel stagne une eau provenant des anciennes tuyauteries de l’établissement, mal colmatées. Les cabines de bains ou de douches ont été transformées en chambres occupées chacune par huit locataires, dormant sur des couchettes jumelées et superposées, de chaque côté d’un espace central où se trouve un petit poêle sur lequel cuit sans arrêt une marmite de pommes de terre. Il n’y a d’aération que par la porte. Lorsque je frappe à la première de ces chambres, on me fait comprendre qu’il faut aller trouver le chef, un grand-père à djellaba, moustachu à la Turque et enturbanné, qui veille à tout. Je lui explique que le recensement est obligatoire, et que chaque chambrée doit me présenter les cartes d’identité des occupants, présents ou non. Alors, il m’accompagne dans une visite planifiée de la vingtaine de chambres. Je deviens aussitôt populaire. Il entre, me présente : « Voilà le recensement ! Cardentités ! ». On m’accueille chaleureusement, surtout à partir du jour ou je constate que tous sont nés à Bazer, en Algérie. « Mais vous êtes tous de Bazer ? » Eclat de rire général : j’ai esquinté le nom de leur douar ! Ils n’ont jamais entendu une prononciation aussi comique. « Tu as dit Bazère ! » Oui, j’ai dit Bazère, alors qu’il faut dire Bâzeur, a arabe long et ouvert, portant l’accent tonique. On se fiche gentiment et avec bonne humeur de ma figure, juste retour des choses, car leur accent en français doit les exposer à des moqueries. Ils sont tous cousins ou voisins, et le douar de Bazer a dû envoyer tous ses hommes valides gagner la vie des familles à Lyon, travaillant dans la même entreprise et logeant dans la même bâtisse insalubre.

 

La « cardentité » suit de près mon apprentissage scolaire, où, en sixième dite « classique » (pour la distinguer de la « moderne », qui ne suit pas la tradition de l’enseignement du latin), nous apprenons patiemment, grammaire avant vocabulaire, puis versions et thèmes, la langue latine. C’est passionnant. Entre autres, le pronom personnel is, ea, id, équivalant à peu près à lui, elle, est suivi de ses composés, ipse, lui-même, et idem, le même.

 

Je ne parle pas des fleuves et des écheveaux qui en découlent dans les différentes langues médiévales et actuelles issues de ce latin. Je ne parle pas non plus du latin maintenu, jusqu’à l’orée de notre temps, projetant des termes de droit, de logique, de philosophie, de mathématiques, pour lesquels le génie de Cicéron et des auteurs antiques est une mine inépuisable. Je parle de « cardentité ».

 

Gardons ce mot de la langue de contact entre colonisés expatriés et fonctionnaires, dont j’étais pour une courte durée. La cardentité contenait photo, adresse, date de naissance etc. Elle révélait le cousinage du douar de Bazer. Elle garantissait la place de la personne au sein d’un ensemble qui était encore la France. Mais une différence nette séparait déjà la cardentité orale de la carte d’identité écrite, de la même manière que – cette fois écrit dans un livret – le statut coranique rejetait les familles détentrices de ce livret loin du livret de famille des autres Français.

 

 

Réflexions grammaticales.

 

La carte d’identité n’est, dit-on, pas obligatoire. On peut présenter un passeport, une carte d’électeur (je pense), etc. Mais je me demande à chaque fois que je remplis un chèque parce que j’ai oublié ma carte bleue à une caisse si cette photo immonde, dont la caissière, qui en a vu des dizaines de semblables dans sa journée, ne songe pas à rigoler, si cette photo immonde représente bien moi. Et même, étant moi, pourquoi donc présenter une carte qui atteste que je suis bien moi ? Ai-je une identité ? Suis-je bien le même (idem) que moi, et non le même que moi-même (ipse) ?

 

Si je suis moi, pourquoi le prouver ? Et, en multipliant moi par soixante millions, pourquoi essayer de trouver une identité nationale ? Y a-t-il une nation reproduite sur soixante millions de faces immondes – ou mieux encore, sur une seule face immonde d’un monstre assis sur des tentacules visqueux qui seraient de prétendues racines d’une prétendue religion qui n’a jamais existé au titre d’une religion unique existant sur un temps unique – qui serait à même de prouver qu’elle existe, pour s’acquitter de je ne sais quelles dettes à régler à une caissière de l’univers ?

 

Au temps de mon travail d’agent recenseur nécessiteux, j’ai vu des dizaines de passeports Nansen, de vieux réfugiés arméniens. Je ne connaissais pas la chose. Bien plus tard, dans les années quatre-vingt, demandant ses papiers à un jeune tsigane de treize ans qui s’était introduit dans ma cave pour voler, j’ai retrouvé le même passeport d’apatride. J’ignore ce que ce jeune homme est devenu.

 

 

Identité, suite.

 

Je suis moi-même, le même que moi. Il y a des adages, au cours du temps, qui disent soit unum nec idem, soit idem nec unum, ou encore idem et unum, illustrant l’identité du même, sa non-identité, ou la ressemblance de celui qui paraît être le même. Pour être le même que moi, il me faut un dossier, un papier, que sais-je encore, alors que des orteils aux doigts, en passant par mon nombril, de la plus ancienne enfance jusqu’à présent, même sans avoir photographié mon visage ou l’avoir vu dans un miroir fêlé de 1943, je sais que je suis moi.

 

Chacun sait qu’il est lui, chacune sait qu’elle est elle. La carte montrant qu’il ou elle est lui ou elle est le début d’une schizophrénie voulue. Qu’il y ait une garantie commerciale pour parer les escroqueries, une garantie civique pour parer les tricheries électorales, d’accord. Mais l’identité humaine n’est pas le mélange et la confusion de tout et de tous. C’est une invitation à la découverte de l’humain en tous, et l’humain, c’est la variété de toutes les nations, de toutes les identités, la variabilité infinie et indéfinie.

 

Il y a six mille langues ou plus encore, toutes en cours perpétuel de transformation, et encore bien plus d’individus, tous en cours de croisements infinis. C’est à la découverte et à l’apprentissage mutuel de ces langues, à la connaissance de ces nations et de ces individus, qu’invitent ces lignes. La découverte de la nation humaine, sans papiers, avec comme seule démarcation l’espace sans fin.

 

Tous petits enfants, orteils, doigts et bouches : passer les frontières, travailler et jouer, parler les uns avec les autres. Bâtir une humanité qui unisse la terre au ciel, et de là, recouvre toute la face de la terre. Aucun dessein n’est dès lors irréalisable, si nous apprenons tous les uns des autres.

 

piaillée 50

L’emploi de « ou » francoprovençal et « y » français régional, thème de cette piaillée n° 50, a été évoqué dans la piaillée n° 25. Ici, Mme Louise pose à ce propos une question plus vaste, celle des régionalismes dans la langue française.

 

La Constitution française dit que le français est la langue de la République. Cette affirmation, prise au sens strict, pose l’existence d’une seule langue française, donc de l’emploi de mots, expressions et locutions fixés par un usage qu’entre autres l’école transmet. La tradition remonte au grammairien Vaugelas, qui a édicté le bon usage du français au milieu du XVIIe siècle, puisant sa matière dans le langage de la Cour du roi et des écrivains de son temps. « Dites… Ne dites pas… ». L’exemple souvent cité est celui de la numération : « dites quatre-vingt-dix, ne dites pas nonante ». Et pourquoi donc, en fait ?? Ceux qui apprennent le français butent sur ces mots absurdement compliqués.

 

Toute langue d’usage international, comme le français, l’anglais, l’espagnol, l’arabe, le portugais, le russe, le bahasa etc. ont d’innombrables variantes locales dans tous les domaines : articulation, vocabulaire, grammaire etc. Cela induit une grande souplesse, non seulement linguistique, mais aussi – pourquoi ne pas le dire ? – culturelle et même philosophique. Il n’est que de considérer toutes les « actions » que mènent les campagnes de la francophonie, qui, on ne le sait peut-être guère, ne sont pas parties de France.

 

Il semble que la France, dans les traditions de l’enseignement, des réformes de l’orthographe, même timides, adoptées dans d’autres pays francophones, bute sur cette affirmation constitutionnelle, héritière peut-être de Vaugelas (qui n’en pouvait mais !), mais aussi du « bon goût » de Nicolas Boileau, des règles rigides édictées par Voltaire (que nous aimons tant – mais… qui n’a pas ses défauts ?) et aussi de la formation des enseignants, tenus de lutter contre des usages locaux disparus depuis belle lurette.

 

C’est ainsi que « L’Officiel du jeu de scrabble », édité par Larousse, se voit obligé par intérêt commercial d’intégrer des variantes du français, mais qualifiées d’étrangères : « belgisme, helvétisme, québécois etc. », alors que, surtout pour les deux premières catégories, il s’agit d’emplois « bien français », mais qui théoriquement n’ont pas leur place dans un hexagone où, selon la Constitution française, « tout le monde causent pareil… », si j’ose m’exprimer ainsi. Ainsi, « septante, huitante, nonante » sont pourvus des abréviations niaises « belg. helv. », alors qu’ils se disent un peu partout en France même, tout au moins tant que l’enseignement ne les en aura pas chassés et que les bonnes gens ne vous déclareront pas d’un air benoît : « Ah ? tu es Suisse ? (Belge ?) etc. ».

 

Notons à ce propos l’enrichissement constant qu’apportent les variantes de notre belle langue internationale. Pensons par exemple à « taiseux » (qualifié de « belg. québec. »), mais bien plus nuancé et plus clair que « taciturne ». Pensons aussi à « pattemouille » (cette fois-ci non qualifiée de « helv. », bien qu’elle soit de formation purement francoprovençale), qui serait appelée en français standard… « chiffon humidifié utilisé pour le repassage » – ouf !

 

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

« Ma pitita-filli é picassia pasque l’a fat ina fauta à l’ecola. – Oh ! Mais l’a toujors iu di su di, Mme Louise. – L’a ecrit J’y prends ou lieu de Je le prends. – Ah bon ? Et que don que le volet don tant prindre ? – Acota-me don, mon Glaudo, vé nos, o n’é pâ parer quand o dét J’ou preno, je lo preno et je la preno. – Certes bien ! Je preno tot cinqui, je preno lo train, je preno la queliri à sopa… – T’âs bien comprès ! O-v é na finessi qu’o n’i a pâ in français. – Et perque don qu’i diont J’y prends, dins la région ? Nos sons-to plus fins ?– Les autres vès, tot lo mondo parlâvont noutra linga, à la campagni coma vé San-Tiève ou Liyon. Et quand le gins ant d’abôrd franceyi, il ant gardâ cela différinci in désant y pe rimplaci ou, que désigne lo neutro. Vorindret, o dét qu’o-v é faux de dére je voudrais y acheter, et qu’o-vé de liyonnais ou de gâgâ de San-Tiève. I ne sant pâ que cela distinction intre neutro, masculin et féminin remonte ou latin. In effat, ou vint de hoc…– O Mme Louise, vos m’ouz espliquarés cetos coups ! Mé voutra miya… – Léssi don la métra fére son travar. O n’é pâ iella que changira le règles dou français ! »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Ma petite-fille est vexée parce qu’elle a fait une faute à l’école. – Oh ! Mais elle a toujours eu dix sur dix, Mme Louise. – Elle a écrit J’y prends au lieu de Je le prends. – Ah bon ? Et que voulait-elle donc prendre ? – Ecoute-moi donc, mon Glaude, chez nous, ce n’est pas la même chose de dire J’ou preno, je lo preno ou je la preno (« J’y prends, je le prends, je la prends ») – Bien sûr ! Je prends tout cela, je prends le train, je prends la cuiller à soupe… – Tu as bien compris ! C’est une subtilité qui n’existe pas en français. – Et pourquoi dit-on J’y prends, dans la région ? Sommes-nous plus subtils ? – Autrefois, tout le monde parlait notre langue, à la campagne comme à Saint-Etienne ou Lyon. Et quand les gens se sont mis à parler français, ils ont conservé cette différence en disant y pour remplacer ou, qui désigne le neutre. Aujourd’hui, on dit que c’est faux de dire je voudrais y acheter, et que c’est du lyonnais ou du gaga de Saint-Etienne. On ignore que cette distinction entre neutre, masculin et féminin remonte au latin. En effet, ou vient de hoc… – O Mme Louise, vous me l’expliquerez un de ces jours ! Mais votre fillette… – Laisse donc la maîtresse faire son travail. Ce n’est pas elle qui changera les règles du français ! »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

piaillée 49

Dans cette 49e piaillée, nous pouvons saluer l’envolée lyrique du Glaude, lancée par la défense d’un des trois Armstrong, le premier ayant été musicien, le second astronaute, et le dernier champion du Tour de France, soutenu par des produits dopants. Aux yeux de notre ami – et peut-être aux yeux d’autres personnes, qui considèrent qu’un humain n’est pas « d’un bloc » -, il reste un élément d’émotion, que nous lui sommes reconnaissants de signaler à Mme Louise.

 

Une petite note à propos de « garêtre » (guérir). Nous savons que le francoprovençal, comme ses cousines les langues romanes (issues du latin), est riche en variétés de formes conjuguées. Aux yeux de ceux qui apprécient l’ordre, cette « forêt » peut paraître irritante, mais pour ceux qui aiment l’aventure, elle réserve des surprises, surtout dans le domaine de la grammaire comparée, si l’on met côte à côte des formes verbales du francoprovençal, de l’occitan, du français, de l’italien etc. et aussi… du latin !

 

Si la question vous intéresse, revenez – comme dans le jeu de l’oie – à la piaillée n° 3, où on vous présente les verbes inchoatifs et leur conjugaison originale dans le francoprovençal. On vous y présente les verbes « fini » et « murêtre ». Ce sont deux formes d’infinitifs qui, selon les lieux, peuvent s’« échanger ». Je n’ai jamais rencontré la forme « finêtre », mais elle peut fort bien exister çà et là. Quant à « murêtre », on trouve en général « muri ». Vous avez constaté que la conjugaison se fait sur la base « –esc– », d’où « je finèsso », « i murèssont », etc. Ce suffixe –esc-, d’origine latine poétique, peut donc, je pense, sous l’influence de deux verbes qui possèdent une forme rappelant les verbes inchoatifs – « connutre » ou « connêtre » (je connusso / connèsso etc.) et « nêtre » (je nèsso etc.), influencer l’infinitif des verbes véritablement inchoatifs et donner ces formes typiquement et exclusivement francoprovençales telles que « murêtre », « finêtre ». ou « garêtre ». J’ignore si d’autres verbes s’y ajoutent. Cherchez de votre côté !

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

La Louise éte faticâ. « Te qu’ésse quâsi in journalisto, te podriâs devès ecrire tot solet de chouses d’actualitâ dins l’Essor ? », que le me fésit. « – Perque pâ ? », que je reponis. « Vos sonjis que je surins zou fére ? – Oua, suramint ! Et com’icin, je chômarai na brèsa… » Adon, me vetia, et je compto que je porè abondâ de la pluma.

 

Tè, pârlons don de musica, de luna et de vélo. Ayis-vos remarquâ qu’o i a très Armstrong que tot lo mondo connussont ? Lo plus vieu, Louis, joyâve de trompetta de jazz coma in’anjo, celu dou mitan, Neil, ayet grapilli tant que su la luna, et lo plus jouéno, Lance, ayet gâgni set saisons attenant lo Tor de Franci, mais assadâ de michantes drogues pe donâ in bon coup de man à sos mollets… I l’ant d’abôr condamnâ, mais je sonjo qu’o n’impachira pâ duës chouses : que nos avancessians à appoyi su le pédales le fins de semana, et étot que nos gardessians, mâgrâ se frouilleries, lo soveni d’ion qu’ayet surmontâ sa maladie et montrâ que châquion pout espérâ de garêtre coma-se. De celos très dius, o ni a ion qu’a chu, mais o nos réste los dous autros, que nos bâillont l’invia de fére de brâva musica et de nos involâ vé les etèles…

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

La Louise était souffrante. « Toi qui es presque journaliste, tu pourrais peut-être écrire seul des choses d’actualité dans l’Essor ? », me dit-elle. « – Pourquoi pas ? », répondis-je. « Vous pensez que je saurais le faire ? – Bien sûr ! Et ainsi, je me reposerai un peu… » Alors me voici, et j’espère que je saurai manier la plume.

 

Tiens, parlons donc de musique, de lune et de vélo. Avez-vous remarqué qu’il y a trois Armstrong que tous connaissent ? Le plus vieux, Louis, jouait de la trompette de jazz comme un ange, celui du milieu, Neil, avait grimpé jusque sur la lune, et le plus jeune, Lance, avait gagné sept années de suite le Tour de France, mais avalé de méchantes drogues pour donner un bon coup de main à ses mollets… On vient de le condamner, mais je pense que cela n’empêchera pas deux choses : que nous continuions à appuyer sur les pédales le week-end et aussi, malgré ses tricheries, que nous gardions le souvenir d’un homme qui avait surmonté sa maladie et montré que chacun peut espérer guérir comme lui. De ces trois dieux, l’un est tombé, mais il nous reste les deux autres, qui nous donnent l’envie de faire de belle musique et de nous envoler vers les étoiles…

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

 

piaillée 48

Dans cette piaillée n° 48, les deux voisins disputent à propos de la distinction entre la Toussaint (1er novembre) et le Jour des Morts, qui en est le lendemain. Le Glaude, toujours prêt à se précipiter la tête la première (pléonasme…) dans une erreur, se fait corriger par sa voisine, qui cite un passage d’une pièce de théâtre jouée dans un village des environs en 1937.

 

Le monologue du vigneron qui se plaint de la paresse et du laisser-aller de son épouse s’inscrit dans la très ancienne tradition du mal-marié, variante des écrits misogynes. Notons aussi que l’image miroir de cette tradition, celle de la femme maltraitée, apparaît justement dans la piaillée qui précède (n° 47), sous la plume de Laurent de Briançon, poète grenoblois du XVIe siècle.

 

Il y a dans cette comédie des termes intéressants. « Crèpi », « crèche », est un mot aussi bien de la  langue de l’agriculture que de la religion, et témoigne du son origine, plus discernable en francoprovençal qu’en français : « krippia », qui désigne dans la langue germanique (des Francs) la mangeoire des animaux.

 

Quant au « crosson » (« berceau »), les étymologistes en font un mot gaulois, donc employé avant la colonisation romaine et resté dans la langue du pays en dépit de l’adoption du latin. Une variante en est « lo cro », de même sens, et on y joint le verbe « crossi » (« bercer »). J’ajoute que le radical de « bercer » est considéré également comme gaulois.

 

Comme la langue des Gaulois est pour longtemps, et peut-être pour toujours, la grande inconnue des chercheurs, en dépit des rapprochements hasardeux que l’on fait avec les langues celtiques d’aujourd’hui, de deux mille ans plus jeunes ( !), restons prudents dans ces domaines, et évitons de « nos crossi » (« nous bercer ») d’illusions…

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

Hier madin, je veyo ma visina avoué de chrysanthèmos. « Vos allâs ou cemintiro, Mme Louise ? – Non, mon Glaudo, o sera per deman. Inqueu, o v é la Toussaint, lo jor de tuis los saints. – Oh, o n’i a certes iqui, que rachitont los péchous dou payis, j’espéro : lo Passique, que chapotâve sa fena, la mâre Groba, que fésiet de marchi nè… – Te finirés pe los juindre, à fôrci de cancornâ ! I ne t’ant pâs fat tôrt ? Tandis que lo vigneron de la « Crèpi de Vaugneray », na pici de théâtro que los mamis dou payis joyiront in 1937, ayet de raisons pe borlâ. Acota-lo :

 

« J’ai ina fenne que me fait bien de misères… La gaillorde pa sou caprices et sa mauvaisi humeur mette tojor lo ménageo sins deussus-desso… Hier lo sai, je rintrovo de la vigne tot trimpo de suageo, je ne sayins po seulement ou que poso ma piochi, la fenne n’étien pa à la maison… Elle rintre, et elle me dit : Te vétia chin d’ivrogne, te n’o incore rin fait vué, féniant… Enfin, j’ouvro la maison : que donc que je voyo dedins ? Lo coïvo d’un couto, l’arrosou de l’autre, lo crosson de l’éfant au biau mitan de la chambre, et lo pot de chambre qu’étient incore tot plein de la vielle… »

 

«  – Oh, je chusirè na meillou fena que lu… – Bona chanci, mon pouro Glaudo ! »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

Hier matin, je vois ma voisine avec des chrysanthèmes. « Vous allez au cimetière, Mme Louise ? – Non, mon Glaude, ce sera pour demain. Aujourd’hui, c’est la Toussaint, le jour de tous les saints. – Oh, il y en a sûrement ici, qui rachètent les pécheurs du village, j’espère : le Passique, qui battait sa femme, la mère Grobe, qui faisait du marché noir… – Tu finiras par les rejoindre, à force de cancaner ! Ils ne t’ont pas porté tort ? Alors que le vigneron de la « Crèche de Vaugneray » une pièce de théâtre que les enfants du village jouèrent en 1937, avait des raisons de gémir. Ecoute-le :

 

« J’ai une femme qui me fait bien des misères… La gaillarde, par ses caprices et sa mauvaise humeur, met toujours le ménage sens dessus-dessous… Hier soir, je revenais de la vigne tout trempé de sueur, je ne savais même pas où poser ma pioche, la femme n’était pas à la maison… Elle rentre, et elle me dit : Te voilà, chien d’ivrogne, tu n’as encore rien fait aujourd’hui, fainéant… Enfin, j’ouvre la porte : que vois-je à l’intérieur ? Le balai d’un côté, l’arrosoir de l’autre, le berceau de l’enfant au milieu de la chambre, et le pot de chambre qui était encore tout plein de la veille… »

 

«  – Oh, je choisirai une meilleure femme que lui… – Bonne chance, mon pauvre Glaude ! »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

piaillée 47

Parure, toilette, élégance féminine forment la thématique de cette piaillée. En l’occurrence, les hommes, aussi bien le défunt mari de Mme Louise que son jeune voisin, sont toujours embarrassés pour faire des compliments autres que « vous êtes gaunée de neuf », comme le déclare maladroitement le Glaude.

 

Sa voisine en profite pour lui citer un passage du « Banquet des Fées », écrit entre 1550 et 1590 par Laurent de Briançon, poète grenoblois. C’est donc un très ancien texte littéraire francoprovençal. Les fées sont rassemblées pour tenir un banquet dans la montagne des environs de Grenoble, lorsqu’une des plus jeunes, arrivant hors d’haleine, explique son retard à la reine. Elle a été témoin des mauvais traitements infligés par un homme à son épouse. Les fées délibèrent alors pour décider des punitions qu’elles infligeront à ce mari indigne.

 

Ecrit en alexandrins, ce poème est une œuvre pleine de verve et de vie, et en même temps un document qu’on pourrait fort bien citer à notre époque, où l’on débat de la question brûlante de l’égalité des sexes dans tous les pays et tous les domaines. Le qualifier de « féministe » serait historiquement incorrect, mais… lisez-le seulement ! « Laurent de Briançon – Trois poèmes en patois grenoblois du XVIe siècle : Lo Batifel de la Gisen – Lo Banquet de le Fayes – La Vieutenanci du Courtizan », traduits et présentés par Gaston Tuaillon, Le Monde Alpin et Rhodanien, 1996.

 

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

« – O Mme Louise, cetu madin, o vos bâilliret vingt ians de moins, telamint que vos étes éléganta ! », que je dési à ma visina. « – O seret étot fran bien, mon Glaudo, que t’usses vingt kilos de moins de bétisi ! Mais te t’ésse quand mémo aperçu que j’ayin fat des afféres ous soldos d’automno. O n’é pâ coma mon pouro hommo, que ne veyet jamés que j’ayin na novela roba, mémo si a m’amâve fran bien, et je sonjo mémo que si in coup j’étien sortoua tota noua… Mais coma don que te troves mon insimblo-pantalon ? – Euh… je ne sè que dére, Mme Louise, sinon que vos vos étes gaunâ de novo, et qu’o fat certes plési ous zis dou visinajo… – Quand te dés quien, je sonjo ous vers que Laurent de Briançon, de Grenoblo, a composâ vé 1600, onque le jouénes fayes sont apré se mistifrisi :

 

« Iqui le Faye von lour faci miraillié,

Iqui chara lour groin, iqui se gatrouillié

Et iqui se farda, de pou qu’en tirigueina

Ele ne se montron u devan de la Reina »

 

« – Je ious tindrien certes bien compagnie, à celes miyes, plutout que d’allâ ou travar coma vore… – Va donc teni compagnie à ton patron ou lieu de brogi coma quien, o te fara gâgni ta cruta, mon pouro Glaudo… »

 

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

«  O Mme Louise, ce matin, on vous donnerait 20 ans de moins, tellement vous êtes élégante ! », dis-je à ma voisine. « – Ce serait très bien aussi, mon Glaude, que tu aies 20 kilos de bêtise en moins ! Mais tu t’es quand même aperçu que j’avais fait des affaires aux soldes d’automne. Ce n’est pas comme mon pauvre mari, qui ne voyait jamais que j’avais une nouvelle robe, même s’il m’aimait bien, et je pense même qui si une fois j’étais sortie toute nue… Mais comment trouves-tu mon ensemble-pantalon ? – Euh… je ne sais que dire, Mme Louise, sinon que vous êtes vêtue de neuf et que cela fait sûrement plaisir aux regards du voisinage… – Quand tu dis cela, je pense aux vers que Laurent de Briançon, de Grenoble, a composés en francoprovençal vers 1600 et où il décrit des jeunes fées  en train de faire toilette :

 

« Ici, les Fées vont se mirer,

Là se laver le visage, là se baigner

Et là se farder, de peur qu’en tire-gaine

Elles ne se montrent devant la Reine »

 

«  Je leur tiendrais bien compagnie, à ces fillettes, plutôt que d’aller au travail comme maintenant… – Va donc tenir compagnie à ton patron au lieu de rêvasser ainsi, ça te fera gagner ta croûte, mon pauvre Glaude… »

 

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude