piaillée 50

L’emploi de « ou » francoprovençal et « y » français régional, thème de cette piaillée n° 50, a été évoqué dans la piaillée n° 25. Ici, Mme Louise pose à ce propos une question plus vaste, celle des régionalismes dans la langue française.

 

La Constitution française dit que le français est la langue de la République. Cette affirmation, prise au sens strict, pose l’existence d’une seule langue française, donc de l’emploi de mots, expressions et locutions fixés par un usage qu’entre autres l’école transmet. La tradition remonte au grammairien Vaugelas, qui a édicté le bon usage du français au milieu du XVIIe siècle, puisant sa matière dans le langage de la Cour du roi et des écrivains de son temps. « Dites… Ne dites pas… ». L’exemple souvent cité est celui de la numération : « dites quatre-vingt-dix, ne dites pas nonante ». Et pourquoi donc, en fait ?? Ceux qui apprennent le français butent sur ces mots absurdement compliqués.

 

Toute langue d’usage international, comme le français, l’anglais, l’espagnol, l’arabe, le portugais, le russe, le bahasa etc. ont d’innombrables variantes locales dans tous les domaines : articulation, vocabulaire, grammaire etc. Cela induit une grande souplesse, non seulement linguistique, mais aussi – pourquoi ne pas le dire ? – culturelle et même philosophique. Il n’est que de considérer toutes les « actions » que mènent les campagnes de la francophonie, qui, on ne le sait peut-être guère, ne sont pas parties de France.

 

Il semble que la France, dans les traditions de l’enseignement, des réformes de l’orthographe, même timides, adoptées dans d’autres pays francophones, bute sur cette affirmation constitutionnelle, héritière peut-être de Vaugelas (qui n’en pouvait mais !), mais aussi du « bon goût » de Nicolas Boileau, des règles rigides édictées par Voltaire (que nous aimons tant – mais… qui n’a pas ses défauts ?) et aussi de la formation des enseignants, tenus de lutter contre des usages locaux disparus depuis belle lurette.

 

C’est ainsi que « L’Officiel du jeu de scrabble », édité par Larousse, se voit obligé par intérêt commercial d’intégrer des variantes du français, mais qualifiées d’étrangères : « belgisme, helvétisme, québécois etc. », alors que, surtout pour les deux premières catégories, il s’agit d’emplois « bien français », mais qui théoriquement n’ont pas leur place dans un hexagone où, selon la Constitution française, « tout le monde causent pareil… », si j’ose m’exprimer ainsi. Ainsi, « septante, huitante, nonante » sont pourvus des abréviations niaises « belg. helv. », alors qu’ils se disent un peu partout en France même, tout au moins tant que l’enseignement ne les en aura pas chassés et que les bonnes gens ne vous déclareront pas d’un air benoît : « Ah ? tu es Suisse ? (Belge ?) etc. ».

 

Notons à ce propos l’enrichissement constant qu’apportent les variantes de notre belle langue internationale. Pensons par exemple à « taiseux » (qualifié de « belg. québec. »), mais bien plus nuancé et plus clair que « taciturne ». Pensons aussi à « pattemouille » (cette fois-ci non qualifiée de « helv. », bien qu’elle soit de formation purement francoprovençale), qui serait appelée en français standard… « chiffon humidifié utilisé pour le repassage » – ouf !

 

 

 

 

 

La piailla francoprovinçala

 

« Ma pitita-filli é picassia pasque l’a fat ina fauta à l’ecola. – Oh ! Mais l’a toujors iu di su di, Mme Louise. – L’a ecrit J’y prends ou lieu de Je le prends. – Ah bon ? Et que don que le volet don tant prindre ? – Acota-me don, mon Glaudo, vé nos, o n’é pâ parer quand o dét J’ou preno, je lo preno et je la preno. – Certes bien ! Je preno tot cinqui, je preno lo train, je preno la queliri à sopa… – T’âs bien comprès ! O-v é na finessi qu’o n’i a pâ in français. – Et perque don qu’i diont J’y prends, dins la région ? Nos sons-to plus fins ?– Les autres vès, tot lo mondo parlâvont noutra linga, à la campagni coma vé San-Tiève ou Liyon. Et quand le gins ant d’abôrd franceyi, il ant gardâ cela différinci in désant y pe rimplaci ou, que désigne lo neutro. Vorindret, o dét qu’o-v é faux de dére je voudrais y acheter, et qu’o-vé de liyonnais ou de gâgâ de San-Tiève. I ne sant pâ que cela distinction intre neutro, masculin et féminin remonte ou latin. In effat, ou vint de hoc…– O Mme Louise, vos m’ouz espliquarés cetos coups ! Mé voutra miya… – Léssi don la métra fére son travar. O n’é pâ iella que changira le règles dou français ! »

 

A la semana que vint !

 

Lo Glaudo

 

 

La causette francoprovençale

 

« Ma petite-fille est vexée parce qu’elle a fait une faute à l’école. – Oh ! Mais elle a toujours eu dix sur dix, Mme Louise. – Elle a écrit J’y prends au lieu de Je le prends. – Ah bon ? Et que voulait-elle donc prendre ? – Ecoute-moi donc, mon Glaude, chez nous, ce n’est pas la même chose de dire J’ou preno, je lo preno ou je la preno (« J’y prends, je le prends, je la prends ») – Bien sûr ! Je prends tout cela, je prends le train, je prends la cuiller à soupe… – Tu as bien compris ! C’est une subtilité qui n’existe pas en français. – Et pourquoi dit-on J’y prends, dans la région ? Sommes-nous plus subtils ? – Autrefois, tout le monde parlait notre langue, à la campagne comme à Saint-Etienne ou Lyon. Et quand les gens se sont mis à parler français, ils ont conservé cette différence en disant y pour remplacer ou, qui désigne le neutre. Aujourd’hui, on dit que c’est faux de dire je voudrais y acheter, et que c’est du lyonnais ou du gaga de Saint-Etienne. On ignore que cette distinction entre neutre, masculin et féminin remonte au latin. En effet, ou vient de hoc… – O Mme Louise, vous me l’expliquerez un de ces jours ! Mais votre fillette… – Laisse donc la maîtresse faire son travail. Ce n’est pas elle qui changera les règles du français ! »

 

A la semaine prochaine !

 

Le Glaude

 

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