piaillée 8

Dans cette huitième piaillée, la Louise montre encore son avance technologique. Son jeune voisin nous la décrit de manière comique et feint sans doute d’assimiler son « jouet » à un modèle d’automobile à la mode. Le mot galé (jouet, cadeau) est de la même famille que régaler, galéjade, lo Galaillos (nom d’un groupe de patoisants de Saint-Romain en Jarez), qui impliquer l’idée de se réjouir.

 

On remarque dans le premier paragraphe la série des verbes à la première personne du présent de l’indicatif, qui comportent la finale en –o (segrolo, pitrogno, graboto, etc.). Cette désinence n’est pas employée pour les verbes les plus courants, qui sont être (je su, je sui ou je sué), avè (j’ai ou j’è), fére (je fais, je fè ou je foué), savè ou sayi (je sais ou je sè), allâ (je voué).

 

La désinence –o est aussi une « marque » du masculin dans certains cas (nous en parlerons dans une « piaillée » ultérieure). Dans le cas présent, elle a été systématisée en francoprovençal, pour marquer cette personne de la conjugaison. Dans la langue latine, qui est à l’origine du francoprovençal, ce –o caractérisait aussi la première personne du singulier de l’indicatif présent. Il y a là une « permanence » remarquable à travers vingt siècles entre ces deux langues – comme c’est d’ailleurs le cas pour l’espagnol et l’italien, mais non pour l’occitan (sauf exceptions locales, à proximité du francoprovençal). Ainsi, on peut comparer entre autres le latin venio au francoprovençal veno ou encore cognosco au francoprovençal conusso.

 

Cette piaillée nous donne l’occasion de parler du pronom « neutre » o (sujet) et ou (objet). Prenons dans ce texte les passages « je t’ou segrolo », « t’ouz expliquâ »  et « o zou fara ». Le même mot a soit la forme o, soit la forme ou. Il s’agit là d’un pronom neutre, dans le sens où il désigne non pas un objet précis, mais un ensemble, comme lorsqu’on dit cela.

 

La forme o est le sujet (ce, cela), et ou est l’objet.

 

Si on parle ou écoute le français courant de la région, on remarque la forme y (j’y sais bien, je vais vous y dire), combattue par le bon usage du français. Or cette forme, correspondant à ou du francoprovençal, est également une finesse par rapport au français le, qui ne distingue pas un objet précis (je le vois = cet homme) d’un objet « neutre » (je voudrais vous y expliquer = cette affaire).

 

Pour ceux qui connaissent le latin, o et ou sont la continuation du pronom neutre hoc, tandis que le pronom le correspond à illud ou illum.

 

 

La uétiema piailla francoprovinçala

 

Je me fésien de mauvé sang per ma visina, la Louise, que depu lo lindeman de Noyé viricotâve de corsa defour in tenant na chousa tota nèri dins la man : et que je t’ou segrolo, pitrogno, graboto, que j’i barboto dedins, que je chapoto de pitits botons ! In mémo timps, l’ayet in’èr si sarvajo que je n’éro tot ébravagi. Mais o fut plus fôrt que me :

 

« Madame Louise, qu’é-tè que vos fétes ? – Te ne vès pâ qu’o é in Smartphone, que mos pitits-efants m’ant bâilli per Noyé ? – Ah ! O é certes in galé bien drolo ! Qué chanci d’avè de si brâvos pitits ! – Galé, galé ? O é na chousa sériousa ! – Ah ? I é-tè in téléfono pe betâ dins celes metruës voitures qu’i gâront avoué lo nâ ou lo darri contra la cadeta ? – Non, o n’a rin à vère avoué le « Smart » ! Je m’in voué t’ouz expliquâ : avoué in Smartphone, te pous téléfonâ, prindre de fotos et sorfâ su lo ouèbo… – Avoué quienqui ? – Oua, suramint ! – Alors, Madame Louise, volis-vos me fére in plési ? Pregnis-me in foto… – Si te vous, per Noyé, o faut bien fére d’effôrts. Mais vè te pignâ la borra, te simbles in chavan mô revilli… – Oh, granmeci, Madame Louise, avoué in pou d’éga sicrâ dans los pès, ! »

 

A la semana que vint !

 

lo Glaudo

 

 

La huitième piallée francoprovençale

 

Je me faisais du souci pour ma voisine, la Louise, qui depuis le lendemain de Noël tournait sans arrêt dehors, tenant un objet tout noir dans la main : elle le tripotait, pétrissait, gratouillait, elle bavardait dedans, tapait sur de petits boutons. En même temps, elle avait un air si sauvage que j’en étais tout effrayé. Mais ce fut plus fort que moi :

 

« Madame Louise, que faites-vous ? – Tu ne vois pas que c’est un Smartphone, que mes petits-enfants m’ont offert pour Noël ? – Ah ! C’est sans doute un jouet bien amusant ! Quelle chance d’avoir de si gentils petits ! – Jouet, jouet ? C’est une chose sérieuse ! – Ah ? Est-ce un téléphone à mettre dans ces toutes petites voitures qu’on gare le nez ou le derrière contre le trottoir ? – Non, ça n’a rien à voir avec les « Smart » ! Je vais t’expliquer : avec un Smartphone, tu peux téléphoner, prendre des photos et surfer sur le web… – Avec ça ? – Oui, bien sûr ! – Alors, Madame Louise, voulez-vous me faire plaisir ? Prenez-moi en photo… – Si tu veux, pour Noël, il faut bien faire des efforts. Mais va te peigner ta tignasse, tu ressembles à un chat-huant mal réveillé… – Oh, merci, Madame Louise, avec un peu d’eau sucrée dans les cheveux, ça ira ! »

 

à la semaine prochaine !

 

le Glaude

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