langues de France et d’ailleurs

Langues

De même qu’il n’y a pas de langage en soi, il n’y a pas d’appréhension du monde en dehors de celle qu’en a l’individu. L’abstraction, c’est bien commode, mais elle traite du concret et elle reste la servante du concret, sinon, elle finit par échouer sur des bancs de sable si le concret ne possède pas de forme. C’est pourquoi je commence ce fragment par l’évocation de ce professeur de philosophie, non seulement professeur, mais aussi authentique philosophe (il publiait semaine après semaine une rubrique dans Le Monde), qui nous parlait du langage. J’en attendais tant, comme tous ces jeunes suspendus aux lèvres des professeurs de philosophie ! Or ce qu’il disait, qui était bien construit, bien travaillé, fondé sur des écrits et des pensées de philosophes aussi bien grecs que récents, m’ennuyait absolument.

C’était abstrait. Ses considérations sur le langage, qui se gardaient d’illustrations, je pense, par désir de s’élever au-dessus du concret des langues, étaient marquées par le fait qu’il ne pratiquait certainement pas la lecture des langues philosophiques étrangères alors usuelles chez nous, qui étaient l’allemand, l’anglais, le latin et le grec classique. Les Dialogues se déversaient dans le monologue. Pas trace d’une citation prise dans une langue quelconque, ou dans la linguistique, voire dans la vieille philologie traditionnelle. Il ne philosophait qu’en français, sans avoir conscience qu’il philosophait dans une langue, appelant cela la pensée, et étant donné qu’il n’était « ni marxiste, ni existentialiste, mais personnaliste », donc qu’il était, sa philosophie était axée sur le principe que la pensée émanait de la personne, sans doute, supposai-je d’emblée, de l’individu se considérant comme capable de penser par lui-même, hors des données sociales, historiques, etc.

Pas même une allusion à la distinction saussurienne entre langue et langage. Pas même de point de départ amusant et éclairant de la confusion entre ce muscle essentiel pour la parole et l’activité qu’il permet, synecdoque qui n’existe pas dans la plupart des langues : anglais, allemand, slave, celtique…

Il faudrait prendre conscience de ce que la réduction de l’expression la plus profonde de l’univers à ce petit muscle rouge, qui joue bien d’autres rôles, en particulier celui, essentiel, de l’alimentation, porte en elle de perversité . On est trop souvent tenté, entendant des articulations étrangères, d’y voir une menace : que veulent-ils dire ? Parlent-ils de moi, de nous, et pourquoi ? Cette langue rauque, caverneuse, gutturale, piaillante, nasillarde n’exprime sans doute que des choses potentiellement dangereuses. C’est une langue de l’ennemi (de celui qui nous a combattus, qui aurait pu nous combattre, qui veut nous nuire, qui recèle bien des cruautés) : allemand, arabe, russe, turc, anglo-américain, japonais, chinois. C’est une langue pauvre, donc cruelle et destructrice de nous autres, colonisateurs armés ou civilisés qui apportons tant de bien aux peuples.

L’étranger qui parle notre langue ? Il y a deux sortes d’étrangers : le travailleur immigré, qui la bredouille ou s’est fait un code simplifié pour les besoins de la survie et de la communication, et qui n’intéresse guère, car en règle générale, son regard, fourbe ou intimidé, se détourne, et il ne témoigne aucune amabilité, plutôt une froideur hostile, liée aux rebuffades qu’il subit ou craint de subir ; et le visiteur, touriste éclairé, orateur ou conférencier cultivé en un lieu touristique, tenant des discours à la radio ou à la télévision, auquel nous trouvons toutes les qualités et témoignons une admiration d’autant plus vive qu’il semble faire des efforts méritants pour parler notre langue, du fait de son intonation plus ou moins marquée par sa langue natale. Une variante de ce dernier type est le touriste ridicule, trop petit ou trop grand, gros blanc ventripotent, Américain aux lunettes bizarres, Chinois en troupeaux rieurs, que l’on voudrait bien estamper de gargote en magasin de souvenirs pour qu’il nous apporte ses devises.

J’ai un souvenir ému de dames faisant leurs courses dans une petite épicerie de la campagne italienne, vers 1980, qui montrent leur admiration devant mes efforts pour faire mes achats – leurs gestes, leurs mimiques, leurs sourires et même le volume qu’elles donnent à leur voix pour que je puisse les comprendre, car tout étranger est peu ou prou assimilé à un sourd -, tout fait de ces dames des actrices populaires de film italien, avec l’aptitude que l’on trouve dans ce pays à la théâtralité, une théâtralité superbement humaine -, ces dames répétant et se répétant entre elles : « Chè parla bene il italiano il signore ! » (pardon pour mes solécismes), dans toutes les variations baroques possibles. Si j’avais réellement parlé italien, personne n’aurait rien dit. Mais quelle humanité, quel humanisme chez ces personnes !

Une belle appréhension du monde est, dans mon expérience, celle des enfants que, professeurs d’allemand en collège, nous accompagnons en Allemagne, dans une famille allemande, joyeux de mettre en pratique la langue patiemment apprise durant deux ou trois ans, et qui, un matin, vous disent d’une voix émerveillée : « J’ai rêvé en allemand ! »

Et le plaisir profond, dont on ne parle jamais, de lire un texte écrit il y a deux mille ou deux mille cinq cents ans, sauvegardé et recopié par des scribes et des moines remarquables qui voulaient nous le transmettre, de le lire sans buter sur la plupart des vers ou des phrases, comme l’enfant qui fait sienne une langue étrangère dans son sommeil. Lire le texte de grec archaïque ou classique, de latin du siècle d’Auguste ou tardif, d’anglo-normand, d’allemand du VIIIe siècle, de judéo-français ou d’occitan du XIIIe, le scander, sans rechercher si cela correspond à l’intonation du scripteur, faire se succéder la musique des voyelles et des accents, des images et des messages…

Dans la douce langue francoprovençale, parler en suivant le doux guidage verbal de votre vieux voisin, reprendre les mots dits et les phrases dites et se les intégrer, comme autant de boutures de petites plantes qui vont s’aligner au bord du chemin.
L’origine des langues.

 

Il y a là deux questions. Tout d’abord, d’où vient cette faculté de parler, d’échanger, de structurer la pensée, etc., qui est spécifique des humains ? A cela, je ne cherche pas à répondre, car la question rejoint l’abstraction du professeur de philosophie et ne présente pas d’intérêt en elle-même.

Ensuite vient la question posée par les « braves gens ». On sait que les langues ne sont pas des entités statiques, et que parler de phylogenèse, de langues-mères et de langues-filles, n’a pas beaucoup de sens en soi et ne se dit que par commodité. Le syntagme langue de Molière, par exemple, est trompeur, car on ne saurait aujourd’hui ni parler ni écrire dans cette langue, et on comprendrait sans doute difficilement Molière lui-même ; quant à la question de savoir s’il nous comprendrait, mieux vaut ne pas y penser.

Mais la question la plus étrange qu’il soit donné d’entendre est celle que symbolise pour moi la prétendue énigme du basque. D’où vient le basque ? entend-on dire à peu près à chaque fois qu’il en est question dans une conversation. Comme si le basque était une bizarrerie dans un ensemble linguistique normal. On ne demande jamais d’où viennent le français, l’espagnol, le béarnais, le galicien, etc., même si, pour les plus cultivés, il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’ils « viennent du latin », car on connaît l’histoire du pays, encore qu’il faudrait préciser ce que signifie exactement venir de pour une langue, et se demander aussi d’où vient le latin, etc. Si l’on se pose cette question à propos du basque, c’est qu’on ne lui connaît pas de « langue-mère » et qu’il est donc dans la situation d’un bâtard ou d’un enfant perdu, alors qu’en fait il est là parce qu’il est là, sans doute depuis assez longtemps pour qu’on ait le sentiment qu’il est là depuis toujours.

Mais le fond naïvement pervers de la question, c’est que, dans ses présupposés, le français, l’espagnol ou le béarnais sont des langues normales, que l’on parle et que l’on comprend, alors que le basque est quelque chose de bizarre, avec une grammaire, une morphologie et un vocabulaire trop étranges pour appartenir à une langue normale. Il ne peut donc pas être d’ici, et vient donc forcément de très loin. En somme, disons, pour qualifier la problématique, que cette question est l’une des plus dénuées de sens qu’il soit donné d’entendre.

Dans un genre voisin, lorsqu’il est question du francoprovençal, on se pose à chaque fois la question de savoir pourquoi il existe, question aussi naïve, dans un autre genre, que celle de l’origine du basque. Elle présuppose que le français, l’occitan, le piémontais, l’italien sont des langues normales, bien à leur place, et que ce francoprovençal surgit d’on ne sait où, là où les autres langues ont une priorité existentielle. Les questionneurs ne se demandent jamais pourquoi le français, l’occitan, le piémontais, etc. existent là où ils existent. Le francoprovençal est dans le fond une sorte d’excroissance, de monstre linguistique qui, selon les regards, amuse ou dérange, alors que la seule justification de son existence est que, comme le basque, il est là parce qu’il est là. Ni archevêché, ni peuple gaulois, ni royaume burgonde n’ont créé cette langue qui, si l’on va jusqu’au fond de la pensée de ceux qui échafaudent ces théories, remplacerait une langue normale qui aurait normalement droit de cité en ces lieux si le francoprovençal n’était venu déranger l’ordre des choses. Preuve par l’absurde : quelle serait alors cette langue ?

Bien sûr, royaume burgonde, peuple gaulois, archevêché ou autres ont pu influencer l’évolution ou le développement de la langue, de même que la centralisation française a répandu l’usage du français bien au-delà de la Cour de France, qui l’a créé, et que les peuplements extérieurs et les colonisations d’outre-mer ont élargi cette extension. Tout cela pourrait être dit de l’espagnol, de l’anglais, du portugais, du russe, de l’arabe, du swahili et de bien d’autres, avec les évolutions locales, les formations de dialectes, de créoles, etc. Mais on sait bien que toutes les langues du monde sont là parce qu’elles sont là, qu’elles aient un « droit d’aînesse » comme sans doute le basque, le chinois, le géorgien, le tchétchène ou les langues d’Australie, ou qu’elles soient encore très « jeunes », comme les créoles. Elles sont des formes très diversifiées de nos langues ancestrales. Et si je dis que c’est de là que viennent le basque ou le francoprovençal, qui pourra prétendre le contraire ?
L’Empire Français.

 

 

A l’école, vers la fin des années 40 et au début de la décennie suivante, on nous initie à la géographie. L’enseignement est centré sur la France, rythmée par ses reliefs, ses cours d’eau et ses canaux, par ses villes et ses départements, détails tous extrêmement importants qui différencient entre eux les pays de France. La France est un pays idéal au climat tempéré, ni trop chaud ni trop froid, et on peut s’y promener (comme les deux enfants du « Tour de France », qu’heureusement on ne nous fait pas lire alors), en observant et en admirant ses merveilles. Puis on apprend les « parties du monde », avec, chose importante, les colonies françaises. Il y a ainsi sur le continent africain quelques pays individualisés et caractérisés par leur nom, Algérie, Tunisie, Maroc, qui ont chacun une histoire et sont relativement civilisés du fait d’une population blanche partageant avec nous l’histoire méditerranéenne.

Mais au sud du grand désert, l’Afrique dite noire, peuplée de gens non encore bien civilisés, est formée d’immenses territoires, chacun d’un seul tenant, appelés A.O.F. et A.E.F., sans nations différenciées comme celles du Nord. Ces abréviations donnent une allure sévère et administrative à ce qui est, en formulation développée, respectivement l’Afrique Occidentale Française et l’Afrique Equatoriale Française.

Enfants de sept ou huit ans, on ne fait pas appel à notre sensibilité ou à une capacité d’analyse que nous ne possédons pas. Néanmoins, ce qui aujourd’hui, à plus de 60 ans de distance, me reste en mémoire de mes sentiments d’alors, c’est que la « conquête » de l’Algérie, illustrée par les reproductions du tableau d’Horace Vernet, la « Prise de la Smala d’Abd-el-Kader », me scandalise, à la vue de ces coups de sabres de cavaliers lancés au milieu de tentes d’où se dépêtrent et s’enfuient par dizaines ou centaines femmes et enfants. Un fait d’armes glorieux ?

Bref, pour le reste, au sud du désert, ce sont des tribus sauvages auxquelles nous faisons beaucoup de bien en leur apportant la civilisation (l’enseignement du français, les vaccins, etc.). S’y ajoute éventuellement la christianisation, qui combat l’ignorance des fétichistes (on parle peu à peu, avec le même abaissement feutré du timbre de la voix, d’ « animisme », ce qui a le même sens, mais avec une teinture scientifique). Mais personne, je dis bien personne, ne nous dit en ces années que cette partie du continent est largement islamisée, ce qui montrerait qu’il y a chez eux une certaine culture. Mieux vaut parler de « peuples primitifs ». Par la suite, pour adoucir la chose, étant donné que l’islam est quand même considéré comme un apport de civilisation, étant donné son monothéisme affirmé, on nous serine que cet « islam africain » est bien « folklorique » par rapport au vrai islam d’origine. Tam-tam et griots. Le chamanisme appliqué aux religions sérieuses.

Dans nos livres de géographie, on appelle cela (et le reste) l’Empire Français.

 
Langues africaines.

 

 

Ayant « appris » les contours de l’A.O.F. et de l’A.E.F., je demande à ma maman, lui donnant la main dans la rue, si les gens de ces pays parlent toujours leurs belles langues. Je me représente, à partir de je ne sais quels documents, car il n’y a en ce temps ni enregistrements ni films à ce propos, peut-être quelques petits textes ou bandes dessinées de Cœur Vaillant, je me représente donc les pays africains comme un paradis où des gens noirs chantent et dansent dans des villages de huttes, dans des langues vibrantes et profondes que je voudrais connaître. Ils portent de grandes robes colorées, et il y a autour d’eux des papillons aux grandes ailes de couleurs merveilleuses – je les connais, car je collectionne les papillons de chez nous, et j’ai entrevu les papillons des tropiques et de Madagascar, ne serait-ce que dans les vitrines du Musée Guimet, à deux pas de chez nous -, et la végétation et le ciel font le reste.

Je pose donc à la maman la question de savoir quelles langues parlent les Africains. « Le français, bien sûr ! », répond-elle sans méchanceté, car c’est une question qui lui échappe. Elle a peut-être appris la même chose à l’école, en un temps où on ne se posait pas de questions à ce propos. Je crois que c’est alors un des grands chagrins de mon enfance : la conviction de la perte des langues harmonieuses, rythmées, chantées et parlées avec les voix musicales des Africains. Cela me fait pleurer tout seul dans mon coin.

Ensuite, j’oublie, grâce à cette faculté enfantine, et lorsque je me remémore ce scandale intime, tout est réparé, car j’ai découvert qu’il y a en Afrique, en dépit de la colonisation (dont j’ai été d’emblée, grâce à cette réflexion de la maman, un adversaire radical et perpétuel, au-delà même de tout raisonnement), un nombre incalculable de langues toutes très anciennes et toutes aussi différentes les unes des autres que l’on peut se l’imaginer. La richesse d’origine du berceau de l’humanité.
Le tramway et l’autobus.

Il y a de cela une trentaine d’années, je suis assis dans un tramway, dans une ville allemande, avec derrière moi deux étrangers qui parlent entre eux. Ma voisine, une dame âgée, se retourne et demande d’une voix douce aux deux hommes quelle langue ils parlent. « Griechisch », répondent-ils aimablement, « le grec ». Satisfaite, la dame les remercie. C’est là une manifestation populaire de la tradition germanique très ancienne d’ouverture sur les langues du monde. Il suffit de citer l’ouvrage de référence de la linguistique historique de la langue française et des langues gallo-romanes apparentées, le Französisches etymologisches Wörterbuch, du chercheur suisse Walther von Wartburg, comportant 17000 pages.

C’est à cette Allemande et à ces deux Grecs que je pense souvent lorsque, dans un bus de ma ville, j’entends les diverses langues qui y sont parlées. Je me prends à rêver : et si, par extraordinaire, chaque voyageur ou groupe de voyageurs pouvait commencer à expliquer et à enseigner sa langue aux autres ? L’ensemble des personnes se trouvant dans le bus formerait le groupe humain le plus humain que l’on puisse imaginer. Cela me conduit à penser que les passagers d’un tel bus forment un trésor d’humanité en puissance. Et, pour remonter à une vieille histoire : si les bâtisseurs de la Tour de Babel, condamnés par Dieu, pour l’avoir défié, à parler diverses langues, s’étaient mis à s’enseigner mutuellement ces langues au lieu de se fâcher et de se séparer les uns des autres, ils auraient oublié à jamais leur punisseur (ou peut-être l’auraient-ils béni d’avoir inventé cette vaine punition) et auraient formé à jamais l’humanité la plus humaine qui soit, travaillant à construire un monde commun dans l’harmonie de leur diversité.

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